Si je devais résumer Conclave en une phrase, ce serait : « l’art religieux glissant vers le manifeste politique, une transition aussi brutale que maladroite ».
Tout commence avec la mort du pape. L’intrigue se concentre alors sur le conclave chargé d’élire son successeur, un processus marqué par des indécisions incessantes et des complots sournois qui influencent en permanence le vote des cardinaux.
L’univers est fascinant, purement religieux, avec une esthétique soignée qui ne parlera pas forcément à tout le monde, mais qui ravira les amateurs de ce genre. Les acteurs sont très bons dans leurs rôles respectifs et les incarnent avec justesse, les personnages plutôt captivants, et la photographie, avec ses jeux de lumière et de couleurs saisissants (notamment autour de la couleur rouge : on retiendra, par exemple, la scène des parapluies), est un vrai régal. Et ce, sans évoquer la dimension architecturale absolument époustouflante. Le film prend son temps, mais chaque élément est bien amené, et tout est si minutieusement travaillé qu'on se laisse volontiers emporter. En bref, la progression de Conclave est cohérente. Visuellement, c’est par conséquent splendide. La qualité de la mise en scène offre une satisfaction rare, une œuvre qui flatte autant les yeux que la curiosité intellectuelle, par les connaissances qu’il apporte, sur le moment, en nous offrant une plongée au cœur d’un processus trop méconnu.
Ce n’est pas un film d’action, loin de là, mais la tension reste constante. Les complots autour des potentiels futurs papes maintiennent un suspense haletant, bien que subtil, qui captive jusqu’au dernier moment… ou presque.
Tout change brusquement à environ vingt minutes de la fin du film. Lors du dernier scrutin, un attentat à la bombe islamiste bouleverse l’histoire. Cet événement, totalement inattendu, rompt la tension patiemment construite jusque-là. Mais soit, l’intrigue prend une nouvelle direction, et on se laisse encore porter.
Le film explore alors un débat idéologique entre deux candidats de prédilection pour la papauté. D’un côté, un discours conservateur : « Il y a eu de nombreux morts, il faut combattre l’islam. Nous assistons à une réelle guerre de religions. On leur donne à manger, un toit, et ils nous massacrent sur notre propre terre. » D’un autre côté, un discours plus ouvert et pacifiste : « Moi, la guerre, je l’ai connue en voyageant toute ma vie. Le problème n’est pas les autres groupes ou religions. Votre message est contraire à l’Église. Le véritable problème, c’est ce qu’il y a au fond de chaque homme. »
Ce dialogue marque un virage étonnamment politique dans un film qui, jusqu’ici, restait relativement neutre. Les potentiels futurs papes avaient certes des visions progressistes ou conservatrices non dissimulées (ces visions tenaient d’ailleurs une place centrale au sein de l’intrigue), mais sans qu’aucun parti pris ne soit affiché. Là, on sent une première rupture dans le ton, puisque l’un des deux discours est subtilement présenté comme étant le bon à tenir (... il ne faut pas être aveugle). Personnellement, je ne ressens pas de réel souci à cela, car chacun est entièrement libre de ses opinions, et que dans le cinéma notamment, c’est un choix tout à fait permis de présenter les choses comme telles. Quand on savoure une œuvre artistique, on place ses propres opinions de côté. À moins qu'elle soit justement (et surtout ouvertement) politique. Et, comme on le sait si bien, « tout est politique ». Alors, il n’y a « pas de réel souci », si l’on omet en vérité le contexte dans lequel nous vivons et surtout, le twist à suivre…
Quelques minutes avant la fin, le second cardinal devient pape, ce qui, à ce stade, commence donc à sérieusement confirmer mon impression précédente. Cependant, le choix n'est pas plus ou moins cohérent que si le premier l'était devenu. Attention, spoiler, puisque c’est à ce moment que LE twist improbable s’impose : une rumeur sur ses nombreuses visites dans une clinique est confirmée. Confronté, il finit par se confesser...
« Je possède toutes les caractéristiques physiques d’un homme, mais j’ai des ovaires… » (Second spolier : L’Église décide finalement de garder ce secret bien enfoui, et il est officiellement proclamé pape.)
En une scène, on assiste à l’effondrement total de la cohérence narrative. Cette révélation, inattendue et complètement décalée, transforme tout le film en une vaste blague. À ce moment, j’ai le sentiment, sincère et profond, d’assister à une supercherie.
Pendant 1h40, on regarde un film magistral, captivant et d’une beauté rare. Mais les vingt dernières minutes plongent dans une surenchère politique et une déconstruction hasardeuse qui balaient tout ce qui avait été soigneusement construit auparavant.
Au-delà de l’absurdité de la révélation finale, il y a une malhonnêteté flagrante dans la manière dont le message politique est intégré. Le film se garde bien de montrer la moindre prise de position pendant 90 % de sa durée, pour soudainement imposer une idéologie plus que progressiste dans ses dernières minutes. En 2024, dans un contexte où les débats autour de la « pensée woke » sont particulièrement tendus, il paraît évident que ce choix scénaristique est calculé afin de déconstruire tout un symbole : le symbole catholique.
Si un film est construit dans l'intention d'être politique, qu’il le soit franchement. Pour moi, et dans ce contexte actuel particulier, si le politique n’est pas assumé, il devient tout à fait malhonnête. Masquer ses intentions pour les révéler au dernier moment trahit le spectateur et compromet clairement la qualité de l’œuvre. La révélation finale détruit tout le reste, laissant nombre de spectateurs, je l’imagine, déboussolés. La vision du film change brusquement, sans transition ni justification, et l’ensemble s’effondre donc dans un immense non-sens.
Cependant, avec toute la complexité et l'ouverture d'esprit dont je suis capable de faire preuve, j’imagine bien que cette interprétation, tout comme ce ressenti, dépend de la construction propre à chacun, de ses croyances personnelles et de sa tolérance à voir celles-ci manipulées.
Conclave est donc un film qui, à mon sens, aurait pu être grandiose mais qui, à cause de ses 20 dernières minutes, laisse un sacré goût amer.