Hurlevent
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Hurlevent

Film de Emerald Fennell (2026)

L’amour comme damnation : sous les soieries du désir, la fureur des âmes

D’ordinaire, je n’attends pas grand chose des affiches de cinéma trop parfaites… Hurlevent, c’est deux noms bankables – Margot Robbie, Jacob Elordi – et tout ce que cela suppose : un cinéma calibré, séduisant, contemporain, pensé pour plaire largement. Ce n’est pas spontanément mon territoire. Et pourtant, ce film a suspendu mon indifférence. Pas pour sa fidélité à Emily Brontë – je n’ai d’ailleurs jamais ouvert Les Hauts de Hurlevent, et cela ne m’a jamais semblé essentiel. À mon sens, un film doit exister pour lui-même et une adaptation doit dialoguer avec son modèle sans lui être assujettie : on peut juger le Napoléon de Ridley Scott comme proposition cinématographique, indépendamment de la rigueur historique. Ce qui m’attirait ici n’était donc pas le respect du texte, mais la promesse d’un univers esthétique fort, presque excessif, qu’Emerald Fennell semblait vouloir ériger en colonne vertébrale.


Et dès les premières images, quelque chose frappe : Hurlevent est un poème visuel. Baroque, audacieux, sensuel. On pense à l’irrévérence satinée de The Great, à la mélancolie moderne de Marie-Antoinette chez Sofia Coppola, à la féerie troublante de Peau d’Âne, à l’onirisme délicieusement inquiétant du film Alice au pays des merveilles : là où le merveilleux dissimule toujours une forme de cruauté. Là où les couleurs ne décorent pas, mais parlent, traduisent les états d’âme, amplifient les élans, soulignent les fractures. Les décors, à la fois somptueux et clos, incarnent physiquement l’enfermement progressif des personnages dans leurs propres passions.


Le sublime frôle l’excès sans y basculer totalement. Romantisme et fatalité se mêlent. La sensualité n’adoucit rien : elle piège. Au centre de ce dispositif, le duo Robbie / Elordi fonctionne avec une évidence troublante. Leur alchimie dépasse la simple compatibilité photogénique, il existe une tension organique entre eux. On croit à cette attraction irrépressible et à sa dimension destructrice. Les scènes charnelles, d’une sensualité assumée, évitent la provocation gratuite comme l’esthétisation froide. Elles traduisent la ferveur et la violence d’une passion qui consume tout ; car ici, la passion n’est pas un sentiment : c’est une maladie, une dépendance, une soif de possession.


Et c’est là que le film devient plus intéressant encore : la passion, véritable moteur dramatique de Hurlevent, est admirablement restituée dans toute son ambivalence. Ici l’amour n’apaise pas, il exacerbe ; il ne sauve pas, il enferme. La tension amour-haine ne concerne pas seulement le couple central, elle irrigue tout l’univers du film. Chacun participe, à sa manière, à la spirale de la souffrance. Ce n’est pas seulement l’histoire de deux êtres qui s’aiment mal, c’est celle d’un monde contaminé par la rancœur. Les personnages se provoquent, se blessent, se défient, et s’entraînent mutuellement vers l’abîme… Il ne s’agit pas juste d’une romance tragique, mais d’un système relationnel fondé sur l’orgueil, la jalousie, la rancœur et le refus obstiné de céder. Et peu à peu, une évidence s’impose : rien n’était écrit d’avance. La tragédie n’est pas une fatalité romantique tombée du ciel. Elle est choisie, nourrie, entretenue.


C’est presque une parabole morale. Lorsque l’ego l’emporte sur l’humilité, lorsque la provocation devient langage amoureux, le mal engendre le mal. La catastrophe naît de décisions répétées, de silences orgueilleux, de blessures qu’on refuse de refermer. Ce qui rend la conclusion si douloureuse, c’est précisément cela : cet amour aurait pu exister autrement. Il n’est pas condamné par le destin, mais par ceux qui le vivent. Les décors clos renforcent cette sensation d’étouffement. Les espaces semblent vastes, mais l’air y manque. On ressent physiquement l’enfermement de cet amour incapable de s’élever au-dessus de ses propres poisons. On sort du film avec un sentiment de vide, une frustration du cœur, une tristesse. Pourtant, tout n’est pas irréprochable.


Par moments, la splendeur formelle prend le pas sur la densité narrative. Certaines séquences paraissent légèrement creuses au regard de l’intensité qu’elles cherchent à provoquer. Et l’on sent parfois une tentation plus mainstream, presque adolescente – notamment dans l’usage de musiques ultra modernes qui, contrairement à l’équilibre pop atteint par Marie-Antoinette, ne s’intègrent pas toujours harmonieusement à cet univers baroque. Ce n’est pas rédhibitoire, mais cela atténue parfois la gravité que le film semble viser.


Reste que les dialogues sont soignés, et que la distribution, dans son ensemble, est très convaincante. Les acteurs ne se limitent pas à l’intensité du couple principal : ils donnent de l’épaisseur aux relations secondaires et renforcent cette impression d’un monde où amour et haine deviennent indissociables. Hurlevent n’est peut-être pas un chef-d’œuvre absolu. On peut regretter qu’il n’ait pas poussé encore plus loin sa radicalité esthétique et morale. Mais il possède une cohérence émotionnelle, une puissance visuelle et une sincérité dans sa représentation de la passion qui le rendent profondément marquant. C’est un film imparfait, mais habité. Splendide dans son baroque. Déchirant dans sa tragédie.


Et surtout, il rappelle avec une cruauté élégante qu’un amour dominé par l’ego n’est plus un amour : c’est une guerre. Une guerre dont personne ne sort vivant… Alors il est bon de s’en souvenir : le bien appelle le bien. Et l’amour, dans sa forme la plus simple et la plus nue, reste la seule force véritablement souveraine.

Goldie_Jane
7
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le 12 févr. 2026

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