"L'amitié c'est sérieux, peut être plus que l'amour."
Avant d'en arriver à cette phrase centrale (littéralement au milieu du film) qui apparait comme à la fois la clé de voute de l'architecture de Conte d'été ainsi que comme sa clé de compréhension, Eric Rohmer nous introduit dans cette parenthèse temporelle et géographique que sont les vacances. Le format 4/3 ainsi que les cartons rythmant le compte à rebours journalier des vacanciers imprègnent le cadre balnéaire de ses topoï de cartes postales et de films de famille tandis que les corps qui se dénudent progressivement (gros bagages, pieds nus, maillots de bains puis seins nus) introduisent quant à eux la dimension sensuelle qui accompagne nécessairement le touriste masculin solitaire plus ou moins célibataire (même les travelings sont sensuels). Mais ici, le regard anthropologique est plus fin que cela. En effet, les protagonistes sont des Bretons qui sont donc dans un statut intermédiaire entre vacanciers et locaux. Ce dépaysement incomplet introduit dès lors malgré eux dans leurs relations adolescentes une logique quasiment productiviste : les cartons ne symbolisent pas plus le rythme du vacancier vivant "au jour le jour" que celui du salarié mis sous pression par une "dead-line" (Gaspard cherche "une fille pour l'été", Solène rationalise son temps en jouant des relations en simultanée, Lena utilise la demande pour stimuler l'offre de Gaspard mais dit de lui qu'il est "bureaucratique" et Margot disait qu'il était "cynique" etc.).
Pourtant l'objectif final recherché ne semble pas être la conclusion d'une relation (à l'inverse de films comme Les Beaux Gosses ou encore Les Bronzés). Au contraire c'est plutôt le badinage et seulement le badinage qui motive les personnages et la tension sensuelle (tenues rouges de Margot et plans sur ses jambes exposées à Gaspard, jeux avec les cheveux attachées puis détachés de Solène etc.) se solde presque toujours par un échec lorsqu'elle se concrétise. C'est comme si cette parenthèse spatio-temporelle (vacances à la plage) devait être vécue aussi comme une parenthèse mentale dans laquelle ces jeunes adultes s'autorisent une dernière fois peut-être un épisode immature où l'on peut fuir ses responsabilités et les conséquences de ses actes (comme Gaspard à la fin).
Ce qui est frappant avec tous ces badinages c'est qu'ils sont malgré tout absolument captivant. Il y a dans Conte d'été une véritable science des dialogues. On peut découper le film en cinq actes : mise en place | Margot | Solène | retour de Lena | danse à quatre. Après le premier acte muet synonyme de calme avant la tempête, les scènes s'enchainent et la tension des dialogues augmente à mesure que Gaspard tresse ses relations d'un nouveau lien jusqu'à en perdre le rythme. La scène finale du téléphone d'ailleurs montre bien comment Gaspard s'est lui-même donné le tournis à force de faire danser ses prétendantes (confond les prénoms, les lieux, les dates à mesure qu'il fait tourner frénétiquement le cadran rotatif du téléphone). J'utilise pourtant bien le terme de badinage en référence à Musset. C'est assez évident ici par exemple dans la déconnexion parfois radicale entre les paroles des personnages et leurs actes (bien souligné par le ton monotone et légèrement faux des acteurs), ou à l'inverse bien trop connectées comme lorsque Lena raccroche en disant "je te quitte", double sens d'une ironie presque tragique, ou encore dans les contradictions flagrante des analyses psychologiques qu'ils se font entre eux :
"-Vas-y dit que j'suis cynique ...
- Cynique ? Toi ? Ah non ! si quelqu'un n'est pas cynique c'est bien toi."
En bref un très bon moment de cinéma.