Il s'en passait des choses dans le monde, en 1939. À Washington, Jefferson Smith parlait au Sénat pendant 24 h de suite ; à Paris, Ninotchka éclatait de rire au-dessus d'une soupe de poisson ; entre Londres et Amsterdam, John Jones, alias Huntley Haverstock, journaliste américain qui ne connaît rien à l'actualité, a été, précisément, pour cette raison, envoyé par son journal pour dénicher un scoop au sujet de la guerre qui vient ou non : celui qui n'y connait rien n'aura pas de théorie, et rapportera les faits, rien que les faits.
Et, comme dans le monde d'Hitchcock, l'innocent est fatalement pris dans la toile des complots du monde coupable, voilà John Jones alias Huntley Haverstock lancé sur la piste d'un faux assassinat et vrai enlèvement, avec espions, agents doubles, traîtres, et tout ce qu'il faut pour le genre. Avec, bien sûr, une romance qui démarre instantanément (chez Hitchcock on s'éprend tout de suite et on se demande en mariage presque aussi vite, pas de temps à perdre avec les tortillons de la Carte du Tendre).
S'il y a souvent du Tintin dans les aventures de Hitchcock ou du Hergé chez Hitchcock, c'est qu'ils sont de cette génération qui a lu Nat Pinkerton, Nick Carter, Rouletabille, bref tous ces héros détectives qui, au contraire de Sherlock Holmes ou d'Hercule Poirot, ne résolvent pas les énigmes en robe de chambre et pantoufles. C'est donc un detective reporter novel, avec des vues splendides et sombres comme la cohorte des parapluies qui, telle la tortue romaine, permet au tueur de filer ; le jeu d'ombre et de lumière des roues du moulin hollandais, images parlantes du complot, qui agrippent le héros par la manche et manquent le broyer… À y songer, les monuments et décors pittoresques sont souvent, chez le cinéaste, les lieux du crime : Mount Rushmore dans La mort aux trousses, ici les moulins de Hollande et la tour de Westminster… Si j'évoluais dans son univers, ce n'est pas moi qui irais visiter la Tour Eiffel.
Joel McCrea joue bien sa partie, mais il est éclipsé par la classe nonchalante de George Sanders. Laraine Day est bien loin des futures héroïnes hitchcockiennes, blondes, froides et rouées. En 1939, les Anglaises étaient vibrantes, sérieuses, idéalistes et patriotiques. Un an plus tard, elles serviraient dans la Women's Auxiliary Air Force, tandis que Londres se ferait piler par les bombes allemandes, alors pas le temps de minauder. Le film se termine d'ailleurs par un hommage aux USA lumières du monde, comme aurait pu l'écrire Mr Smith, alors que la Bataille d'Angleterre commençait. Ce ne sera pas le seul appel du pied cinématographique au Congrès américain avant Pearl Harbor.
Et enfin : James Cameron fut-il inspiré par l'aile d'avion flottant sur l'océan pour conclure que non, il n'y avait pas de place pour deux sur la planche ? Mais surtout, surtout, comment oublier dorénavant que les hommes les plus élégants de Hollywwod, si impeccables et si virils dans leur complet veston, portaient des fixe-chaussettes, dont ils ne se séparaient même pas sous leurs peignoirs ?