Koridorius s'ouvre sur un plan extérieur de Vilnius, la capitale de la Lituanie, avec ses maisons empilées les unes sur les autres et la fumée des usines omniprésente. Accompagnant cette image plutôt sombre, une voix masculine douce fredonne ce qui ressemble à un croisement entre une mélopée triste et une berceuse.
Avec une entrée en matière comme ça, on sait d'emblée à quel genre de film on aura affaire, le fameux "Corridor" symbolise la chambre secrète de l'inconscient collectif du peuple lituanien. Il représente aussi le passage étroit dans lequel s'engouffre l'esthétique de Sharunas Bartas, qui négocie ici un acte d'équilibrage pour dépeindre le sens profond de la mélancolie gravée sur les visages durs et brûlés, ainsi que dans les yeux lugubres des personnages et de leurs espoirs pour l'avenir, un espoir impossible à décrire avec des mots, mais qu'on ressent très fortement tout au long du métrage.
Ce film a été réalisé en 1994, dans les années qui ont immédiatement suivi l'effondrement de l'Union soviétique et l'indépendance de la Lituanie. Il est à noter que Satantango de Béla Tarr, réalisé avec un style assez similaire et abordant des éléments thématiques proches, a également été produit dans la même année. Tout comme dans le film de Béla Tarr, la tristesse imprègne l'air du fameux corridor d'un immeuble délabré ainsi que le cœur de ses habitants. Le film et ses personnages semblent sombrer dans une sorte d'idéologie désabusée et insaisissable. Ce n'est pas simplement une question de sobriété des événements, car cela a déjà été mis au point dans différents films d'auteur très réussis. Ce qui donne sa patte à ce film, c'est clairement ses personnages, qui sont tous atteints d'une forme contagieuse d'aphasie métaphorique et de catatonie.
Mais même au milieu de ce pessimisme, nous assistons à des petits moments de joie. Dans ce qui pourrait être la scène la scène "d'action" de ce film, nous voyons les résidents d'un immeuble danser sur des chansons latino comme "Puerto Rico" de Vaya con Dios et "Escucha Me" de Gypsy Kings. Histoire de démontrer que dans les cœurs et les esprits de ces gens accablés par le poids de leurs vies quotidiennes et du ciel gris et froid, existe une âme qui aspire à la chaleur et à l'exotisme.
Bartas livre ici un grand film politique sans faire explicitement référence à la politique. Corridor est une franche réussite, qui a trouvé sa place dans un coin aux accents doux-amer un peu entre Satantango de Béla Tarr, et The Mirror de Tarkovski, quelque part entre les expériences collectives et les souvenirs personnels. Bartas parvient à fusionner les souvenirs personnels de l'enfance dans le cadre de plus grandes implications sociologiques. Et c'est bien là le signe d'un réalisateur qui croit en ce qu'il fait.