Dans Cosmopolis, David Cronenberg ne filme pas une ville, mais un cercueil roulant à travers les spasmes d’un monde malade. C’est un film claustrophobe, lent comme une crise économique, hermétique comme un algorithme financier — mais c’est précisément ce qui le rend obsédant. Il faut y entrer comme on entre dans une cathédrale vide, avec la crainte du silence et la fascination pour l’écho qu’on y trouvera.
Robert Pattinson y incarne Eric Packer, jeune magnat glacial du capital, qui traverse Manhattan dans sa limousine high-tech pour une seule raison : se faire couper les cheveux. Un prétexte, évidemment. Ce voyage n’a rien d’un déplacement. C’est une descente, presque mythologique, à travers les ruines d’un empire intérieur. Le monde s’effondre à l’extérieur — émeutes, menaces, économie en panique — mais Packer reste là, enfermé dans son vaisseau climatisé, coupé du réel, tentant de ressentir quelque chose.
Le choix de Pattinson est brillant. Il incarne ce vide en costume, ce regard d’ennui suprême, cette jeunesse déjà morte, sans tomber dans la caricature. Il est à la fois opaque et vibrant, comme s’il contenait sous sa peau une menace constante d’implosion.
Le film, adapté du roman de Don DeLillo, conserve la densité, la raideur même, du matériau d’origine. Les dialogues sont froids, presque inhumains, souvent abstraits — mais cette langue est à l’image du monde qu’elle décrit : une abstraction devenue norme, une poésie dévitalisée par la finance, la technologie, l’obsession du contrôle.
Cronenberg, fidèle à sa fascination pour la transformation des corps et des esprits, ne filme pas la violence en surface mais celle qui ronge de l’intérieur : l’ennui, l’excès, la perte de toute nécessité. Le corps de Packer s’effrite à mesure que le film avance. Il subit, passif, une autodestruction programmée. Chaque rencontre dans sa limousine (Juliette Binoche, Samantha Morton, Mathieu Amalric, Paul Giamatti...) agit comme un miroir brisé qui lui renvoie une nouvelle facette de son néant.
Mais Cosmopolis n’est pas un pamphlet. C’est un poème de l’extinction. Le film ne dénonce pas : il contemple. Avec froideur, oui — mais une froideur fascinée. Cronenberg filme un monde où les idées sont devenues virus, où les émotions sont des vestiges.
Cosmopolis est un film qui dérange moins par ce qu’il montre que par ce qu’il refuse : la narration classique, la psychologie accessible, le plaisir immédiat. C’est une œuvre qui se mérite, qui laisse perplexe, parfois frustré, mais qui continue de résonner longtemps après, comme un cri étouffé sous verre. Une œuvre miroir, qui vous fixe droit dans les yeux en vous demandant : "Que reste-t-il de l’humain quand tout est devenu calcul ?".