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le 19 mai 2015
SuivreL'homme de l'ombre
Une oeuvre étonnante du hongrois György Fehér, pleinement consciente de ses multiples influences, de laquelle émane un saisissant parfum de ténèbres. La référence première venant à l'esprit reste...
Mascarade intellectuelle, ou arnaque cinématographique ? Crépuscule avance sous le patronage encombrant de Béla Tarr, pourtant à peine crédité comme consultant. Certes, Tarr a collaboré au film, et la parenté esthétique saute immédiatement aux yeux : plans interminables, caméra lente, noir et blanc fortement contrasté, pluie, brouillard, paysages désolés, personnages silencieux et temps étiré jusqu’à l’extrême. Une cinquantaine de plans pour une centaine de minutes : tout semble conçu pour faire du moindre mouvement un événement.
Mais l’apparence ne fait pas l'œuvre.
Car le cinéma de György Fehér se distingue considérablement de celui de son mentor. Chez Tarr, la lenteur et la durée ne sont jamais de simples effets de style : elles servent à faire émerger un monde, ses rapports de force, sa misère, son enfermement, sa décomposition. Même lorsqu’il abandonne presque entièrement le récit, Tarr ne renonce jamais à la pensée. Les Harmonies Werckmeister pouvait ainsi s’affranchir du récit traditionnel pour devenir une poétique du fragment : chacun de ses tableaux semblait contenir quelque chose du monde, de la création au chaos, de la révolte à la mort.
Crépuscule, lui, part pourtant d’un matériau qui impose précisément ce dont il semble vouloir se débarrasser : un récit policier. Une petite fille est assassinée, un inspecteur cherche le meurtrier, l’enquête progresse à travers les témoignages et les indices. Mais Fehér vide progressivement cette trame de toute substance narrative : pas de véritable suspense, peu d’indices, presque aucun enjeu dramatique, et finalement aucune résolution digne de ce nom. Même le meurtre et le meurtrier échappent au regard.
Pourquoi pas ? Après tout, on peut parfaitement déconstruire un récit policier et en faire autre chose. Encore faut-il que quelque chose vienne remplacer ce que l’on abandonne. Or ici, Fehér semble surtout substituer à la narration une esthétique : filmer plus lentement, couper moins, parler moins, montrer moins. Comme si le refus du récit suffisait à produire de l’abstraction, et l’abstraction à produire de la profondeur.
Diable, à quel moment entre-t-on dans une métaphysique de la vérité ? À quel moment le vide narratif devient-il réflexion existentielle ? Pourquoi ajouter après coup une grille de lecture aussi ambitieuse à une œuvre dont la pensée est, au fond, si pauvre ? On pourra toujours voir dans ces interminables déplacements, ces silences, cette pluie et ces visages impassibles une méditation sur le mal, la vérité ou l’impossibilité de connaître l’autre. Mais encore faudrait-il que le film nous y conduise réellement.
Reste une photographie superbe par endroits et quelques compositions saisissantes. Mais l’image, aussi travaillée soit-elle, ne parle pas suffisamment. Elle peut fasciner, peut-être même devenir hypnotique; chez moi, elle finit surtout par être soporifique.
Crépuscule prétend faire du cinéma abstrait et métaphysique à partir d’un récit qui, lui, exigeait d’abord d’être raconté. Fehér échoue volontairement à raconter, sans jamais parvenir à nous faire véritablement sentir ce que ce renoncement pourrait avoir à nous dire. Il ne suffit pas de ralentir le temps pour lui donner du sens.
Créée
le 31 août 2026
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