L’enfance au cœur des fantômes
Avec Cría cuervos…, Carlos Saura signe l’un de ses films les plus subtils sur l’enfance, la mémoire et les blessures laissées par un monde adulte profondément malade. Sous l’apparence d’un récit familial presque immobile, le cinéaste espagnol construit une œuvre mélancolique et inquiétante, traversée par les souvenirs, les fantasmes et les traumatismes d’une petite fille confrontée à la disparition de ses parents. En filmant le regard d’Ana, Saura ne raconte pas seulement une enfance marquée par la mort : il fait de l’imaginaire enfantin un territoire où réalité, souvenir et désir deviennent impossibles à distinguer.
Ana, huit ans, vit avec ses deux sœurs dans une grande maison madrilène où règnent désormais les adultes chargés de leur éducation. Leur père vient de mourir brutalement, après une longue maladie, et sa mort semble ouvrir une brèche dans l’équilibre déjà fragile de la famille. Ana est persuadée d’avoir provoqué cette disparition en donnant à son père un poison qu’elle croyait mortel. Cette conviction, née d’un mélange de culpabilité et de fantasme, donne immédiatement au film une dimension presque fantastique. Pourtant, Saura ne cherche jamais à savoir si les pouvoirs attribués à l’enfant sont réels : ce qui importe est qu’Ana y croit.
Le film se construit ainsi depuis un point de vue enfantin qui déforme constamment le réel. Les adultes parlent, décident, cachent et mentent, tandis qu’Ana observe. Elle comprend beaucoup plus qu’ils ne l’imaginent, mais elle interprète le monde avec ses propres règles. La mort devient alors une possibilité presque concrète de modifier ce qui l’entoure. Si un être aimé peut disparaître, peut-être est-il également possible de faire disparaître ceux que l’on déteste.
Cette ambiguïté donne au personnage une fascinante complexité. Ana n’est ni une enfant innocente ni une petite fille démoniaque. Elle est avant tout une enfant qui tente de comprendre un monde incompréhensible. Sa colère, ses fantasmes de mort et son désir de contrôler son environnement sont les réponses d’une personnalité encore incapable de distinguer complètement la pensée de l’action. Saura refuse ainsi toute psychologie simpliste et laisse constamment planer le doute sur ce qui relève du souvenir, de l’imagination ou de la réalité.
La mise en scène accompagne admirablement cette incertitude. Le cinéaste privilégie les espaces clos, les couloirs, les chambres et les pièces de cette vaste maison qui devient progressivement une prison mentale. Les personnages semblent enfermés dans un passé dont ils ne parviennent pas à sortir. Les déplacements sont rares, les conversations souvent étouffées, et le silence prend une importance considérable. L’espace domestique n’a rien de rassurant : derrière son apparente normalité se dissimulent les secrets, les rancœurs et les blessures familiales.
Saura entretient également une relation très particulière avec le temps. Le présent d’Ana est constamment contaminé par les souvenirs. La frontière entre ce qu’elle vit et ce qu’elle imagine disparaît progressivement, créant une structure narrative volontairement flottante. Le spectateur est placé dans la même position qu’elle : il doit accepter de ne pas toujours savoir si une scène appartient au présent ou au passé.
Cette construction est renforcée par la présence de Géraldine Chaplin, qui interprète Ana adulte tout en apparaissant comme une projection de la fillette. Le procédé est particulièrement élégant : la femme qu’Ana deviendra semble dialoguer silencieusement avec l’enfant qu’elle a été. Le personnage adulte n’est pas seulement une narratrice ; elle constitue une mémoire incarnée, comme si le passé refusait de disparaître complètement.
Ana Torrent, impressionnante de naturel, porte une grande partie de la réussite du film. Son visage devient le véritable paysage de l’œuvre. Saura filme ses regards, ses silences et ses hésitations sans jamais les surcharger. Elle possède cette qualité rare qui permet au spectateur de projeter sur elle des émotions contradictoires : peur, colère, tristesse, curiosité, désir de vengeance ou simple besoin d’être aimée.
Mais derrière cette histoire intime se dessine également une lecture politique. Réalisé en 1976, quelques mois après la mort de Franco, Cría cuervos… porte la marque d’une Espagne encore prisonnière de son passé franquiste. Le père autoritaire, militaire et infidèle peut difficilement être considéré comme une simple figure familiale. Il incarne aussi un ordre politique fondé sur l’autorité, la discipline et la peur. Sa disparition ne signifie pourtant pas que cet héritage a disparu : les enfants restent enfermés dans le monde qu’il a contribué à construire.
C’est précisément ce qui donne au film sa mélancolie particulière. Ana voudrait modifier le passé, éliminer ceux qui la font souffrir et protéger ceux qu’elle aime. Mais elle découvre progressivement que le temps ne peut pas être contrôlé. Les morts restent présents, les souvenirs persistent et les adultes continuent de reproduire leurs propres blessures.
La chanson Porque te vas, interprétée par Jeanette, constitue à cet égard l’un des plus beaux contrepoints du film. Son apparente légèreté contraste avec la mélancolie profonde qui traverse les images. Elle accompagne l’enfance comme une parenthèse fragile, presque heureuse, alors que le spectateur sait déjà que cette insouciance ne pourra pas durer.
Quelques longueurs et une certaine froideur peuvent toutefois empêcher l’émotion d’être constamment immédiate. Saura préfère la suggestion à l'explication, et cette distance peut rendre certains passages plus abstraits. Mais cette retenue participe aussi à la singularité du film.
Cría cuervos… est finalement moins un film sur la mort qu’un film sur ce que la mort laisse derrière elle : des souvenirs, des fantasmes, des culpabilités et des silences. Carlos Saura transforme l’enfance en miroir d’une société qui tente elle aussi de survivre à son propre passé.
Une œuvre délicate et profondément troublante, où le regard d’une enfant devient celui d’une génération confrontée aux fantômes d’un monde dont elle voudrait enfin apprendre à se libérer.