Le problème avec les cinéastes, c'est que - comme tout le monde - ils vieillissent...
Alors parfois ça vieillit très mal un cinéaste, tendance virage vieux con facho à la Autant-Lara...
Et puis parfois, ça se bonifie en vieillissant le cinéaste... Voyez La Varda, toute pimpante et totalement d'avant garde avec sa couronne de racines blanches qui se ballade à Venise déguisée en patate et qui, à plus de 80 balais nous balance joyeusement et modestement un des films les plus bouleversants, modernes, personnels et brillants de ces dix dernières années avec Les Plages d'Agnès, immense film qui succédait aux non moins géniaux Glaneurs. Cette belle femme personnifiant de manière si pétillante la vieillesse comme pouvant être une deuxième jeunesse, un espace de liberté et de folie retrouvée autant que de sagesse acquise.
Mais La Varda est bel(le) et bien vivante, la bougresse !
Et le problème... c'est que c'est pas immortel, le cinéaste, contrairement à l'acteur... Bah oui, ça meurt le cinéaste, et puis ça laisse une "œuvre"... ce machin figé auquel on ne peut plus rien toucher et qu'il ne reste plus qu'à autopsier...
Et puis, du coup, il reste "le dernier film", celui pour lequel on parlera de "film somme", "d'œuvre testamentaire"...
Et là, il a intérêt à pas se planter, le cinéaste, parce que sinon, ce pauvre navet restera comme une vilaine verrue au beau milieu du tableau, quelque soit la valeur de l'œuvre en question.
Alors certains s'en tirent avec une classe inouïe:
Truffaut, le cerveau miné de tumeurs, se sachant condamné, nous livre un pur chef d'œuvre, un film d'une beauté visuelle et d'une légèreté si élégante. Vivement Dimanche, véritable déclaration d'amour enflammée au cinéma, au film noir, à la comédie américaine façon Lubitsch en même tant qu'un petit concentré de tout ce que fut l'œuvre exceptionnelle de Truffaut.
Bref, un départ brillant à la légèreté d'une classe ravageuse.
Pialat nous offrit un Garçu sombre et magnifique, incompris en son temps par la critique qui doit bien s'en mordre les doigts désormais mais qui boucle, implacablement et sans concession, la boucle d'une œuvre serrée et magistrale. Autre forme de classe.
Et puis il y a le génie de Demy, lui aussi condamné et qui livre avec 3 places pour le 26 un de ses plus beaux films, nostalgique et coloré, dans lequel Montand semble faire le bilan d'une vie, alors que c'est clairement Demy qui glisse dans ce film un condensé de tout ce qui faisait la force et la singularité de son cinéma.
Et puis il y a Rohmer qui livre avec Astrée & Céladon un dernier film plus juvénile et verdoyant que jamais...
Sautet dont les éblouissants Un coeur en hiver et Nelly & Monsieur Arnaud, invitaient une certaine critique à reconsidérer entièrement une œuvre trop longtemps méprisée et lui faisait sur le tard, accéder enfin au panthéon des plus grands cinéastes français de ces années là.
Et j'en oublie, la liste serait longue !
Malheureusement, tous les cinéastes, même les plus grands ne réussissent pas ce dernier opus avec la même grâce... Crime d'amour, d'Alain Corneau en est un cinglant exemple...
Des films noirs, Corneau en a livré de magistraux, au temps de sa gloire naissante, Police Python 357, Le choix des armes et surtout l'immense Série Noire, qui le consacra définitivement en acquérant quasi instantanément un statut de "film culte".
Et puis il s'essaya, au cinéma dit d'auteur, avec un succès plutôt honorable au début (Nocturne indien, Tous les matins du monde...) mais décroissant hélas avec le temps, jusqu'à des films plutôt ratés ou à moitié réussi.
Son retour au polar noir apparaissait donc plutôt comme une bonne nouvelle mais ce Crime d'amour opère comme une véritable douche froide, venant dès les premières minutes, calmer nos ardeurs...
Tout, ou presque y est malheureusement très mauvais...
Le film est déjà totalement plombé par de lourdes et multiples erreurs de casting.
On ne croit pas une seconde à ce personnage dès l'instant où il est interprété par Ludivine Sagnier... J'aime beaucoup cette comédienne, mais hélas, la golden girl aux dents longues est un rôle qui lui glisse vraiment dessus comme une robe trop grande pour elle. Quand au virage à 180° qu'opère le personnage à la moitié du film, passant du statut de victime harcelée à celui de la manipulatrice perverse et fatale qu'elle est sensé incarner... Désolé, mais non... personne ne peut marcher à cela...
Patrick Mille (excellent comédien aussi, au demeurant...) est aussi transparent que peu charismatique dans ce rôle ingrat, qui révèle d'ailleurs de vrais problèmes d'écriture du scénario.
Quand à Christin Scott Thomas, seule à tirer vaguement son épingle du jeu, si elle est parfaitement crédible en salope flamboyante façon Glenn Close dans Damages, elle souffre elle aussi de la grande faiblesse du scénario, trop occupé à tisser sa toile d'araignée pour se préoccuper de donner une chair et une âme à ses personnages.
On a alors très vite l'impression de lire un mauvais roman de gare auquel il manquerait le venin d'une Patricia Highsmith, un film noir finalement plutôt café au lait, auquel il manquerait un zeste de mystère ou de sous texte social à la Chabrol. Un divertissement qui ne serait en fait qu'une mécanique scénaristique bien huilée mais sans âme, ni cœur, ni fondement.
Et surtout, pire encore, Crime d'amour ressemble à un film qui semble crier tout du long "Y-a-t'il un pilote dans l'avion" tant il apparaît dénué de la moindre idée de mise en scène.
Filmé platement, sans aucun souffle, comme un fruit trop pressé. Hélas.
Le Deuxième souffle valait ce qu'il valait, mais que l'on aime ou pas, il démontrait au moins d'une volonté artistique et esthétique (un peu toc, mais tout de même...) et il aurait sans doute mieux valu finir là dessus... plutôt que sur ce film tristement à bout de souffle qui laissera un souvenir d'un Corneau qui était certes un homme délicieusement sympathique, érudit et intelligent, mais hélas aussi, un cinéaste parfois un peu impersonnel et inégal.
Brian de Palma dans son remake "Passion" démontrera avec brio qu'il y avait pourtant là matière à un film inspiré, ludique et vénéneux