En 1946, Ingmar Bergman réalise "Crise", son premier long-métrage. Le cinéaste en parlera plus tard comme d’ une œuvre de jeunesse un peu ratée. Pourtant, "Crise" est une œuvre profonde et intense, un récit d'effondrement existentiel où chaque personne du film traverse une violente crise en raison de la présence d'un personnage révélateur brûlant de lucidité et de souffrance Jack. La crise, au sens premier « krisis » en grec, est le moment du jugement, le moment où chacun réalise l’écart entre ce qu’il pense être et ce qu’il est réellement.
L'intrigue apparente du film repose sur Nelly, jeune fille de dix-huit ans élevée dans un petit bourg par sa mère adoptive Ingeborg, qui se retrouve soudainement confrontée à la réapparition de sa mère Jenny qui l’avait délaissée, mère accompagnée de Jack son amant. Elle subit une crise d’identité mais cette crise d’adolescence n’est qu’un prétexte narratif.
La mère adoptive, Ingeborg, est le personnage le plus profondément bouleversé. C'est chez elle que Jack provoque la plus grande onde de choc. Lors d’une conversation à la gare, il lui parle comme à une âme sœur à la dérive. Ingeborg, d'abord méfiante, se laisse peu à peu gagner par l'écho d'une vérité qu'elle ne veut pas entendre. Elle aussi est seule, elle aussi a sacrifié sa vie pour un rôle. Sa crise d'angoisse dans le train, juste après cette rencontre, est bouleversante, c'est la conscience de son propre vide.
La mère Jenny semble d'abord incarner la liberté, la force et la modernité, mais elle se trouve à son tour brisée par la trahison de Jack. La modernité qu'elle incarne se révèle sans consistance. Jenny, à la fin, est laissée dans une solitude abyssale. Elle se regarde au sens propre dans un miroir « obscur » qui lui révèle sa solitude et son effondrement.
Ulf, le personnage amoureux de Nelly, semble en retrait de l'action centrale, et son rôle souffre d'un manque de profondeur psychologique. Ce personnage un peu creux rend le film un peu bancal, comme s'il manquait à Ulf une vraie intériorité.
Ingeborg, Jenny et Jack vivent une expérience de dépossession, la perte d'un enfant, d'un amour, d'un rôle. La véritable intensité du film est celle de cette triple confrontation à la solitude, au vieillissement, au désarroi. Jack est le personnage central du film, il est celui qui révèle les zones d'ombre de chacun, ou encore la figure spectrale qui révèle à chacun son angoisse existentielle.
"Crise" n'est pas une esquisse maladroite mais un film vertigineux.
Bergman y exprime ce qui fera le cœur de toute son œuvre, la peur, la solitude, le masque, la culpabilité et la mort. En cela, "Crise" est un incroyable chef-d'œuvre.