Cronos
6.3
Cronos

Film de Guillermo del Toro (1992)

« He thinks it will help him live longer. » JESÚS GRIS

Guillermo del Toro, jeune réalisateur mexicain, se forge une solide réputation dans le domaine des effets spéciaux et du maquillage, une passion qu’il cultive depuis l’enfance. Très tôt fasciné par les monstres, les contes macabres et les créatures hybrides, il fonde sa propre société spécialisée dans les effets spéciaux pour le cinéma et la télévision mexicaine. Parallèlement, il travaille comme producteur et réalisateur sur diverses séries locales, ce qui lui permet d’acquérir une maîtrise technique précieuse. À seulement vingt-huit ans, fort de cette expérience et animé par un profond désir de raconter des histoires mêlant fantastique et humanité, il se lance dans la réalisation de son premier long-métrage.

Del Toro ne se contente pas de diriger son premier film : il en est aussi le scénariste. Son approche de l’écriture mêle l’érudition du conte gothique et la sensibilité du drame humain. Il s’inspire de plusieurs sources, parmi lesquelles figure la figure mythique de Howard Hughes, milliardaire américain excentrique, ingénieur et producteur de cinéma, célèbre pour son obsession de la propreté et sa paranoïa grandissante dans les dernières années de sa vie. Hughes s’isole complètement du monde, vivant dans la peur des germes et conservant ses cheveux et ses ongles dans des bocaux, un symbole de déchéance morale et physique qui fascine Del Toro.

À cette image de l’homme dévoré par son obsession, le réalisateur mêle une anecdote réelle venue du Mexique : celle d’un homme qui, après la mort de sa femme, aurait conservé ses restes corporels (cheveux, ongles, voire excréments) dans des bocaux pendant plus de trente ans. Cette histoire morbide, empreinte de mélancolie et d’amour dévoyé, nourrit profondément la thématique du film : la peur de la mort, le désir d’immortalité et la corruption du corps.

En 1993, Cronos sort au cinéma et marque une véritable révélation pour le public et la critique internationale. Le film est salué dans de nombreux festivals, notamment à Cannes et à Toronto, et remporte plusieurs Ariel Awards.

Guillermo del Toro impose dès son premier film une identité visuelle forte et singulière. Son univers est immédiatement reconnaissable : les images sont soignées, presque picturales, baignées d’une lumière dorée ou rougeâtre qui évoque à la fois la décomposition et la beauté du vivant. La direction artistique, à la fois sombre, métallique et organique, mêle la froideur de la matière industrielle à la chaleur du sang et de la chair. Le film respire le gothique, non pas au sens purement décoratif, mais comme une esthétique du corps et de la transformation. Chez Del Toro, le fantastique naît toujours dans la texture des choses, dans la manière dont la matière semble vivante. Dès son premier film, on sent cette patte unique : un mélange d’élégance visuelle, de poésie macabre et de compassion pour les êtres déchus.

Federico Luppi incarne avec justesse Jesús Gris, un vieil antiquaire paisible dont la vie bascule lorsqu’il découvre un mystérieux objet doré en forme de scarabée. Cet artefact, à la fois fascinant et inquiétant, renferme le secret de la vie éternelle. Pour cet homme âgé, conscient de la fragilité de son corps et de la fuite du temps, la tentation est immense. Il cède peu à peu à ce pouvoir, espérant préserver sa vitalité pour rester auprès de sa petite-fille, symbole de pureté et de transmission. À travers lui, Del Toro explore avec finesse la peur universelle de la mort, mais aussi l’amour comme moteur de cette peur : l’immortalité n’est pas ici une quête égoïste, mais un acte de résistance face à la perte. Le film met en scène un dilemme moral profond : faut-il défier la nature pour continuer à aimer ?

Mais Jesús Gris n’est pas le seul à connaître l’existence du scarabée. La famille De la Guardia, et plus particulièrement son patriarche mourant, convoite cet artefact qui représente l’ultime espoir d’échapper à la mort. Ce dernier envoie son neveu, un homme brutal et sans scrupules, pour s’en emparer. Cette rivalité introduit des éléments de thriller et d’action, renforçant la tension dramatique, même si ces passages paraissent parfois moins essentiels que la dimension intime du récit. Del Toro, ici, oppose deux formes d’immortalité : celle du pouvoir et de la possession, incarnée par les De la Guardia, et celle de l’amour et de la mémoire, symbolisée par Jesús et sa petite-fille.

Ron Perlman et Claudio Brook incarnent les deux membres de la famille De La Guardia, deux acteurs charismatiques. Perlman, futur collaborateur récurrent de Del Toro, apporte à son rôle un mélange d’ironie et de cruauté, tandis que Brook, dans ce qui sera son dernier rôle au cinéma, prête au patriarche une présence spectrale et pathétique. Même si ces personnages peuvent sembler secondaires par rapport à la trajectoire de Jesús Gris, ils servent à incarner la dimension corrompue du désir d’immortalité. Del Toro utilise leur présence pour donner au film une tension plus physique et un contraste moral fort.

Le film prend une tournure inattendue lorsque l’on découvre que le scarabée d’or n’offre pas simplement la vie éternelle : il transforme celui qui l’utilise en vampire. Ce basculement de ton, surprenant et audacieux, révèle tout le génie de Del Toro. Le réalisateur détourne les codes du film de vampire pour en faire une métaphore de la dépendance, de la corruption du corps et de la perte d’humanité. Chez lui, le monstre n’est jamais un simple prédateur, mais une victime tragique, prisonnière de sa condition. Jesús Gris rejoint cette lignée de personnages deltorien (oui, j’invente), des êtres tiraillés entre leur humanité et leur monstruosité, entre la lumière et l’ombre. Ce renversement de perspective fait du film non pas un film d’horreur, mais un conte mélancolique sur la fragilité de la vie.

Tout le cinéma de Guillermo del Toro est déjà présent dans son premier film. On y retrouve ses thèmes de prédilection : la mort, la foi, l’enfance, la monstruosité et la rédemption. On y reconnaît aussi son style visuel : les objets mécaniques fascinants, les couleurs, le goût du détail artisanal et la coexistence du merveilleux et du grotesque. C’est un premier film d’une maturité étonnante, qui annonce déjà la richesse de son œuvre future. Son film est à la fois une déclaration d’amour au cinéma fantastique classique et une œuvre profondément personnelle, empreinte d’humanité et de poésie macabre.

Avec Cronos, Guillermo del Toro signe un premier long-métrage magistral, à la croisée du conte, de la tragédie et du film d’horreur. Derrière son apparence de récit fantastique, le film questionne notre rapport au temps, au corps et à l’amour. C’est une œuvre à la fois intime et universelle, un bijou visuel où la peur et la tendresse cohabitent. Ce film n’est pas seulement la naissance d’un auteur, mais la fondation d’un univers cinématographique cohérent et poétique : celui d’un conteur qui croit que les monstres sont souvent plus humains que les hommes.

StevenBen
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le 3 nov. 2025

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Steven Benard

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