Généralement les films de boxe racontent la victoire. Et puis il y a Crying Fist de Ryoo Seung-wan, qui raconte quelque chose de plus embarrassant pour notre époque : la dignité de ceux qui ont déjà perdu. Le film suit deux trajectoires parallèles : Kang Tae-sik, ancien médaillé devenu « sac de frappe humain » dans les rues de Séoul, et Sang-hwan, jeune délinquant dont la violence trouve dans la boxe une forme de discipline. Les deux hommes convergent vers un même tournoi amateur, mais le véritable combat se déroule ailleurs : contre eux-mêmes.
À première vue, nous sommes en terrain connu. Le cinéma sportif adore les rédemptions, les remontées improbables et les ralentis sur fond de musique inspirante. Pourtant, Ryoo Seung-wan évite largement le piège du Rocky asiatique. Son film est moins intéressé par la victoire que par l’usure. Les corps sont abîmés, les visages marqués, les espoirs cabossés. Ici, la boxe n’est pas un ascenseur social ; c’est un langage de survie.
Le premier philosophe qui semble commenter le film est sans doute Arthur Schopenhauer. Pour lui, l’existence est dominée par une « volonté » aveugle qui pousse les individus à désirer sans fin, donc à souffrir sans fin. Kang Tae-sik ressemble précisément à l’un de ces héros schopenhaueriens : il continue à avancer alors même que tout semble lui démontrer l’absurdité de ses efforts.
Sa situation est presque grotesque : ancien champion réduit à se faire frapper contre rémunération. On imagine Schopenhauer hochant la tête avec satisfaction : « Vous voyez ? Je vous l’avais bien dit. » Le malheur de Tae-sik semble confirmer la thèse pessimiste selon laquelle la vie est une longue série de coups reçus avant le gong final.
Mais le film trahit subtilement Schopenhauer. Car Tae-sik ne se contente pas de souffrir : il transforme sa souffrance en projet. C’est précisément là que le pessimisme philosophique commence à perdre aux points.
Entre alors Friedrich Nietzsche, probablement le seul philosophe à considérer qu’un nez cassé peut constituer un argument métaphysique.
Le concept central ici est celui de la volonté de puissance. Non pas la domination des autres, mais la capacité à transformer l’épreuve en force créatrice. Tae-sik et Sang-hwan incarnent chacun à leur manière cette logique. Le premier refuse de disparaître socialement. Le second refuse d’être réduit à son passé criminel.
Dans Crying Fist, la boxe devient une machine à produire ce que Nietzsche appelait le dépassement de soi. Aucun des deux personnages n’est héroïque au départ. Ils sont médiocres, violents, parfois pathétiques. Et c’est précisément ce qui les rend fascinants. Contrairement aux super-héros contemporains, ils ne sauvent pas le monde. Ils essaient seulement de ne pas sombrer.
À une époque où l’on nous vend des conférences de développement personnel expliquant comment « devenir la meilleure version de soi-même » grâce à trois podcasts et un smoothie protéiné, Ryoo Seung-wan rappelle une vérité plus brutale : devenir soi-même fait mal.
On pourrait également convoquer Albert Camus. Comme Sisyphe poussant éternellement son rocher, les protagonistes poursuivent des objectifs dont ils savent qu’ils ne répareront jamais complètement leur existence.
Même si Tae-sik gagne un combat, il ne retrouvera pas sa jeunesse. Même si Sang-hwan devient champion, il n’effacera pas ses fautes passées.
Le tournoi n’est donc pas une solution ; c’est un sens provisoire donné à l’absurde. Camus écrivait qu’il fallait imaginer Sisyphe heureux. Ryoo Seung-wan semble répondre : « Très bien, mais imaginons-le avec des gants de boxe et trois côtes fêlées. »
L’intelligence du film réside dans son refus de fabriquer un vainqueur moral. Lorsque les deux hommes s’affrontent enfin, le spectateur est partagé. Il veut que chacun gagne, ce qui constitue une anomalie dramatique remarquable.
Le combat final devient alors une expérience philosophique. Qui mérite la victoire ? L’ancien champion déchu ou le jeune délinquant en reconstruction ? La question est mal posée. Le film suggère que la vraie victoire a déjà eu lieu : chacun a retrouvé une forme de rapport à lui-même.
Voilà pourquoi Crying Fist est bien plus qu’un film sportif. C’est une méditation sur la possibilité de préserver sa dignité dans un monde qui adore compter les gagnants et oublier les autres.
Et si l’on devait résumer sa philosophie en une formule, ce ne serait ni celle de Schopenhauer, ni celle de Nietzsche, ni même celle de Camus. Ce serait quelque chose comme :
L’existence est un ring où personne ne sort indemne. La seule question est de savoir si l’on tombe avant ou après avoir tenté un dernier direct.
Heureusement pour nous, Ryoo Seung-wan choisit la seconde option. Et il signe ainsi l’un des plus beaux films de boxe du XXIᵉ siècle : un film où les poings pleurent, mais où la pensée encaisse admirablement les coups.