Bienvenue sur Ciné-Sophia. Aujourd'hui, on délaisse les salons feutrés de l'existentialisme pour s'intéresser à une œuvre majeure du néo-stoïcisme de comptoir : Shelter réalisé par Ric Roman Waugh.
Pour faire simple, prenez l'impératif catégorique d'Immanuel Kant, greffez-le sur les vertèbres en titane de Jason Statham, et regardez le tout exploser dans le décor sauvage des Hébrides extérieures.
C'est profond, c'est idiot, et c'est aussi pour ça qu'on aime le cinéma.
Dans Shelter, Jason Statham incarne Michael Mason, un ex-assassin du MI6 reconverti dans la contemplation solitaire, le grognement monosyllabique face à son chien, et l'importation de conserves de haricots.
Une sorte de retraite stoïcienne poussée à son paroxysme.
On imagine sans peine Sénèque approuver cette tentative d'ataraxie (la tranquillité de l'âme) au milieu des tempêtes écossaises. Du moins, jusqu'à ce que Mason doive sauver la jeune Jessie de la noyade.
C'est ici que le film bascule du côté d'Immanuel Kant.
En accueillant la gamine et en refusant de la livrer aux vilains agents de l'État — menés par un Bill Nighy délicieusement machiavélique —, Mason applique à la lettre l'impératif catégorique. Agir par pur devoir, sans considération pour les conséquences (à savoir : voir sa maison de vacances repeinte au fusil à pompe). Kant écrivait : "Agis de telle sorte que tu traites l'humanité toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen". Statham, lui, traduit cela par : "Si tu touches à la petite, je te brise le cubitus avec une table basse".
La rigueur morale reste la même, seule la syntaxe change.
Mais l'intérêt philosophique de Shelter ne s'arrête pas à la thérapie par le vide de son héros. Le véritable antagoniste du film n'est pas le personnage de Bill Nighy, mais THEA, un programme de surveillance de masse de l'infâme MI6.
Nous voilà plongés en plein Panoptique de Jeremy Bentham, revisité par l'ère algorithmique. Dans cette joyeuse dystopie bureaucratique, l'État voit tout, sait tout, et cherche à éliminer la moindre anomalie.
Face à ce Léviathan technologique, quelle est la réponse métaphysique de notre philosophe chauve ?
L'art du camouflage ? Le piratage informatique ? Non.
Une bagarre homérique dans une boîte de nuit et l'utilisation d'un morceau de bois cassé pour perforer ses opposants.
C’est là toute la beauté du concept de Ric Roman Waugh : résoudre la crise de la modernité et l'aliénation par la technologie par un retour brutal à l'état de nature de Thomas Hobbes.
Une guerre de chacun contre tous, mais où Statham a de bien meilleurs réflexes que les autres.
En fin de compte, Shelter nous rappelle que la philosophie n'est pas qu'une affaire de concepts abstraits imprimés sur du papier jauni. Parfois, elle s'exprime dans la résistance physique face à un système corrompu, le tout magnifiquement chorégraphié au milieu des Highlands.
Kant y aurait sans doute vu une illustration parfaite du "Sublime", ou alors il aurait poliment demandé à quitter la salle après la dixième fracture ouverte.
Dans les deux cas, le contrat de Ciné-Sophia est rempli.