Film le plus abouti de son auteur, Daaaaaalí ! se range également parmi les meilleurs biopics jamais réalisés, dans la mesure où il est un biopic et refuse le biopic d’un même mouvement, où il fait de la représentation de l’artiste le centre de gravité autour duquel tournent des comédiens confondus et des rêves enchâssés, formant un réseau de significations et d’images tout à la fois absurdes et cohérentes. Quentin Dupieux refuse l’approche biographique parce qu’il la sait vouée à l’échec, que le génie de Salvador Dalí n’est accessible que par ses œuvres et non par une somme d’événements et de lieux fréquentés ; aussi rejoint-il le mouvement surréaliste, explicité par l’évocation de Luis Buñuel et par l’absence de tout ancrage spatio-temporel, et actualise-t-il la réflexion menée par Marcel Proust dans son Contre Sainte-Beuve, qui établissait une distance entre le créateur et sa création. Il donne vie à un film en train de se concevoir, de se financer, de se produire, d’être reçu lors d’une projection privée puis publique et enfin d’être commenté comme nullité et chef-d’œuvre. Cette alliance des contraires s’observe également dans la capacité du cinéaste à extraire une puissante mélancolie de l’hilarité générale, portée surtout par la rencontre entre un Dalí jeune et sa version vieillie, ridée, en fauteuil roulant.
Nous retrouvons le goût de Dupieux pour le partage d’histoires enchâssées les unes dans les autres, qui fondait le moyen Fumer fait tousser (2022) ; sa pertinence tient ici à la redistribution de l’imaginaire, qui échappe à l’artiste Dalí pour émaner d’un prêtre et d’une journaliste anciennement pharmacienne – ou boulangère ?! –, deux figures antithétiques et incompatibles qui traduisent son écartèlement entre un mysticisme chrétien et la nécessité d’une diffusion médiatique. Nous pourrions conclure sur la transgression qu’incarne Daaaaaalí ! une heure un quart durant, celle d’un pied de nez fait au adaptations laborieuses et dépourvues d’intérêt esthétique d’artistes que l’on atrophie en illustrant une page encyclopédique, ces mêmes adaptations qui encombrent tant les salles de cinéma aujourd’hui. Bravo !