Bien que n'ayant rien d'effrayant, c'est un film ambitieux qui parvient avec peu de moyens (une réalisation assez virtuose et une musique efficace) à faire exister une tension dramatique bien plus qu'horrifique, ce qui recentre l'attention sur les dialogues et les allégories qui se dessinent en fond. D'emblée, la scène entre le journaliste Foster, l'écrivain Poe et Blackwood le propriétaire du château hanté, nous introduit à des considérations philosophiques sur la nature du réel. Poe incarne le point de vue métaphysique ou surnaturel pour lequel la réalité ne se résume pas à sa part visible et intelligible ; Foster campe la position rationaliste et matérialiste inverse à celle de Poe ; quant à Blackwood il incarne la position intermédiaire, sceptique, mettant au défi les deux autres en donnant une chance au rationaliste de prouver que la légende hantée du château (le point de vue de Poe) est fausse.

De cette première scène on comprend par ailleurs que le film entend concourir dans la catégorie perçue comme plus légitime des films anglosaxons du genre, dans sa manière subtile de secondariser les deux acteurs italiens qui apparaissent d'abord à l'écran avant que l'acteur principal (Foster joué par le français Georges Rivière, au profil très américain) ne fasse son entrée pour leur voler la vedette. De même, lorsque l'on quitte le premier décor pittoresque de la taverne londonienne pour découvrir le château, c'est pour retrouver des accents Wellesiens et Hitchcockiens quand s'ouvrent en contre-plongée les grilles du domaine avec, en fond, perché sur une colline, le château et ses airs de manoir de Xanadu dans Citizen Kane. La courte traversée du cimetière avant d'arriver à la propriété rappelle le sentier lugubre, avec ses obstacles de branches effeuillées, emprunté au début de Rebecca vers le manoir de Manderley. Plus que pur film d'épouvante ou d'horreur, c'est davantage dans un genre hybride de thriller fantastico-romantique que se situe l'œuvre. Un genre ne peut véritablement se rendre horrifique que s'il y a une scission radicale entre le naturel et le surnaturel, ce que précisément ne fait pas Danse Macabre, qui se conclut sur une fusion des deux niveaux de réalité avec la réunion dans l'au-delà du couple Elisabeth-Foster. Tout l'enjeu du film tient en effet dans la redéfinition du problème de départ : la réalité ne peut pas être définie de manière logique comme un en soi (il n'y a pas de vraie réalité à suivre ni de fausse réalité à condamner), elle ne peut être saisie que par une valorisation, ce qui vaut la peine d'être vécu prime sur les définitions conceptuelles abstraites. Là encore s'exprime quelque chose de la morale puritaine américaine (sans pour autant verser dans le naïf), car c'est le "cœur pur" du rationaliste qui l'emporte ; sa pureté réside dans son refus de se laisser dominer par la peur, il est une figure indépendante et active (en ce sens fidèle au philosophe dogmatique) qui affronte la peur et en cela s'oppose autant à la soumission du surnaturaliste (qui doit adhérer au surnaturel pour en conjurer la peur dans l'écriture) qu'à la passivité du sceptique (qui se contente de mettre les autres au défi, les jetant sans scrupules ni aide dans le danger, sans jamais rien affronter de lui-même). Il est celui qui possède la force de subvertir, de l'intérieur même, le régime de terreur du fantastique ; il réalise cela en aimant Elisabeth d'un amour auquel elle n'a jamais eu droit. Autre élément peu relevé à propos du film : sa dimension féministe. Elisabeth est une femme méprisée et harcelée par tous, jusqu'au viol par Julia (comme pour la scène de viol saphique dans La religieuse de Rivette, celle de Danse Macabre n'a pas été tournée jusqu'au bout, mais c'est bien sur ce viol que se termine la tragédie d'Elisabeth). Foster est le seul qui l'aime en la respectant. On pourrait ici imaginer une allégorie sur le viol en tant que forme de meurtre car de tous les personnages ayant trouvé la mort au château, Elisabeth est le seul dont la mort n'est ni expliquée ni montrée. Dans la définition de l'homme qu'il donne, le docteur Carmus distingue le corps (qui périt fatalement après la mort) de l'esprit (éternel) et des sens (qui continuent de vivre après une mort violente). Or Elisabeth est le plus sensuel, le plus vivant de tous les fantômes du château, si bien que Foster ne peut véritablement concevoir qu'elle soit morte ; lorsqu'elle lui répète qu'elle est morte il n'entend ce qu'elle lui dit que comme des dénégations, celles d'une traumatisée qui, enfoncée dans la mélancolie, ne se sent plus intégrée à la danse de la vie. Il retrouve en elle une partie de sa mélancolie à lui, de trentenaire célibataire simple journaliste peu fortuné et noué par un sentiment de solitude. En mourant sur le seuil de la propriété, Foster formera un couple éternel avec Elisabeth, et on devine qu'il sera pour elle un allié pour combattre les autres goujats qui hantent le château.

A noter que Stanley Kubrick s'intéressait à Antonio Margheriti. Il est difficile, devant Danse Macabre, de ne pas penser à Shining, ne serait-ce que dans la trajectoire d'un personnage masculin terre-à-terre qui, enfermé dans une demeure hantée, se confronte à sa propre solitude et se sent devenir fou (y laisse aussi la peau, intégrant à son tour le bal des fantômes) ; mais également devant certaines trouvailles formelles comme l'attitude menaçante envers Foster du dernier couple de fantômes, attitude qui est exactement la même que celle des sœurs jumelles de Shining (les deux parlent en synchronisé et se tiennent droits comme des piquets sans jamais bouger d'un iota - c'est d'ailleurs le seul moment un peu effrayant du film, car leur immobilité totale nous fait de façon très efficace craindre leur téléportation d'autant plus brutale au détour d'un couloir) ; de même cette attitude menaçante se manifeste sans transition après la scène du massacre du couple. Par ailleurs les fantômes des sœurs disparaissent quand Dany se plonge sa tête dans ses mains, ce qui est aussi quelque chose que l'on voit dans Danse Macabre. Enfin la scène du bal peut également rappeler celle de Shining.

tempsperdu
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le 3 juil. 2025

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