Ce mois de juillet est éprouvant, aussi bien face à la chaleur qui assèche nos terres et nos corps, que les polars d’une brillante noirceur dans nos salles de cinéma climatisées. De La nuit du 12 à Dédales, en passant par Les nuits de Mashhad et As Bestas, on ne nous laisse pas le temps de souffler, de respirer tant la violence est omniprésente dans nos sociétés. Une violence qui prend principalement la forme de celle des hommes envers les femmes, à travers des féminicides inspirés de faits divers. Après la France, L’Iran et l’Espagne, on prend la direction de la Roumanie.
Au commencement
A la sortie d’un couvent, un taxi attend Cristina Tofan (Ioana Bugarin), une jeune femme de 19 ans, pour l’emmener à l'hôpital. Sur le chemin, elle se change pour adopter une tenue plus discrète. Dès qu’elle en a l’occasion, elle passe un coup de fil mais personne ne décroche. Après sa consultation, elle prend un autre taxi pour rentrer au couvent. Ce sera son dernier voyage.
Un drame en deux temps
Le film se découpe en deux parties qui se déroulent presque en temps réel, à travers une suite de plans séquences immersifs, plus ou moins longs.
Dans la première partie, on suit Cristina dans son périple du couvent à l'hôpital, ainsi que dans un immeuble et la forêt. Elle croise la route de nombreux hommes, du chauffeur de taxi à un médecin, ainsi que des femmes de manière plus furtive. Ses rencontres permettent aussi de prendre le pouls de la société Roumaine. On assiste à des débats entre les croyants et les athées. Ces derniers reprochent l’ingérence de l'église au sein du gouvernement et d’être responsable de l’état de désolation de leurs pays. Cristina les écoute, sans prendre part à leurs échanges. Elle semble ailleurs avec son regard qui se perd dans l’horizon. Au fil des scènes, on va comprendre la raison de son escapade.
Dans la seconde partie, on accompagne l’inspecteur Marius Preda (Emanuel Parvu) dans son enquête. On le retrouve au couvent. L’homme est brusque, voire brutal, dans sa manière d’interroger les nonnes. Son attitude est la même auprès de son collègue policier. Il semble sous tension, comme personnellement impacté par ce drame. Un sentiment qui se confirme en le voyant déposer les débris d’un phare de voiture sur le lieu du crime.
Le comportement de Cristina puis de Marius, nous interroge. La caméra de Bogdan George Apetri est dans les pas de ces deux personnages. On ne sait rien d’eux. Les informations se font connaître au détour d’une conversation, d’un lieu ou juste de par leurs apparences. C’est comme un puzzle dont les pièces finissent par s'emboîter, du moins, jusqu’à un certain point.
Le titre français résume parfaitement l’histoire. Selon le Larousse, la définition de dédales est un lieu où l’on peut s’égarer dont le synonyme est labyrinthe. L’égarement ne réside pas seulement dans la construction du film mais aussi dans le comportement des personnages. On peut aussi parler d’un moment d’égarement. Un aspect de l'œuvre qui la rend prenante et stimulante.
Un polar sous tension
Comme dans Les nuits de Mashhad, on connait l’identité du tueur. Les meurtres perpétrés par Saeed (Mehdi Bajestani) étaient éprouvants mais pas autant que celui dont Cristina est victime. C’est le tournant du film, le moment où il bascule dans l’horreur avec l’envie de détourner le regard, d’appeler à l’aide, d'espérer que les deux cavaliers qui sont au loin, entendent ses cris de détresse alors que la caméra effectue un 360°. Une violence digne de celle d’Irréversible de Gaspard Noé, qui reste un inoubliable traumatisme cinématographique.
On se retrouve dans le même état de nervosité que Marius. Nous avons assisté à l’agression. Il en a découvert les conséquences. Nous sommes de simples spectateurs, impuissants face au drame. Il est chargé de l’enquête. C’est un professionnel qui semble agir en dehors des limites pour que l’homme soupçonné de l’agression soit condamné. Nous savons que c’est lui mais quelles sont les preuves de Marius. En cela, le film fait l’impasse sur la manière dont il s’est retrouvé entre les mains de la police. On peut se demander si c’est une facilité scénaristique, à moins que cela soit une manière de nous garder dans un état de tension permanent, en ne nous laissant pas un seul moment de répit.
Jusqu’au bout, Bogdan George Apetri se joue du spectateur comme en témoigne une scène sur le lieu du crime entre l’inspecteur et le coupable, qui nous secoue tout autant que le drame. A nouveau, le réalisateur nous prend aux tripes. A la différence que face à ces deux conclusions, on peut regretter celle qui est privilégiée, ce qui interroge sur notre notion de la justice. Sommes-nous des Charles Bronson en puissance dans une société fasciste où des citoyens avec une conscience faisant preuve de discernement et réflexion, qui pensent qu’on doit laisser la justice faire son devoir. Une attitude qui est censée nous permettre de ne pas céder à nos impulsions, contrairement à l’agresseur.
La Roumanie
La Roumanie est une société patriarcale comme les autres. Les hommes sont omniprésents au sein de l’histoire, bousculant les femmes de façon verbale comme physique.
A travers ces deux personnages, on découvre un des visages de la Roumanie. Un pays où l’église semble avoir une grande influence sur la société roumaine. Elle est au cœur des conversations, surtout du fait de la présence de Cristina dont la tenue ne fait aucun doute quant à son appartenance religieuse.
Un pays dont les difficultés économiques sont imputées à l’église. Une analyse des plus simpliste, en oubliant que le fait d’écouter Abba, Toto Cotugno, Julio Iglesias et des artistes roumains.es dont le nom m’échappe, n’aide pas à faire évoluer les esprits et par là même, toute une nation.
Enfin bref…
Dédales est un polar haletant, aussi stimulant qu’éprouvant. C’est une nouvelle démonstration de la violence des hommes envers les femmes au sein des sociétés patriarcales.
Une œuvre qui permet de mettre en lumière son réalisateur Bogdan George Apetri dont la virtuosité de la mise en scène donne envie de s’intéresser à ses œuvres précédentes Periferic (2010) et Unidentified (2020).