"Haha ça va devenir comme Délivrance !"
"On dirait Délivrance tiens."
"T'as pas vu Délivrance ? Parce que ça m'y fait vachement penser là."
Des exemples de phrases répétées et répétées dans mon entourage depuis des années. C'est un peu comme si Délivrance était à la base de toutes les histoires de serial killer campagnardes, vous savez, comme si Délivrance avait atteint un tel statut de film culte que dès qu'un fait divers un peu crasseux apparaissait dans l'actualité, c'était forcément à lui que l'on pensait en premier.
Alors un mythe, un monument s'est créé dans ma tête avant même mon visionnage. Et j'attendais d'ailleurs ce visionnage avec impatience, je m'apprêtais à sortir de là essoufflé, en pleurs, tremblotant, bouleversé, terrorisé, 10/10, ajout au top 10 films, critique dithyrambique, création et appartenance à une nouvelle religion appelée la Délivrance. (Bon au final j'ai fait ça pour Dancer in the Dark.) En gros, je m'attendais à un Cannibal Holocaust en moins sanglant et plus psychologiquement impossible à supporter, parce qu'au départ le synopsis que j'avais en tête était "4 amis décident de faire une descente en kayak sur une rivière de l'Amérique profonde et ils se font attaquer par des dizaines de villageois psychopathes, s'en suit une heure de viols, meurtres, poursuites angoissantes, silences pesants dans les forêts et à la fin tout le monde meurt et c'est vraiment horrible".
EH BEN EN FAIT NON.
Comprenez ma déception lorsqu'à chaque minute ces cinq mots se formaient dans ma tête.
En fait, Délivrance, c'est l'histoire de 4 amis qui décident de faire une descente en kayak sur une rivière de l'Amérique profonde et à un moment y a deux villageois qui les embêtent un peu. Voilà. Voilà le film qui est devenu culte pour tout le monde parce qu'il était dégueulasse de bout en bout, voire même insoutenable pour certains, le film dont on sortait blême, affligé par le spectacle éprouvant auquel on venait d'assister. Mais ce n'est p- ...oui ? oui vous monsieur au fond de la salle ? "Quel spectacle" ? Ah eh bien oui, pardon, je vais m'arrêter sur ce point.
Il n'y a aucun spectacle qui démontre la monstruosité de l'être humain dans ce film, et c'est bien là le problème. A part une scène presque horrible, mais presque, elle n'est pas non plus à vomir, elle est même plutôt rigolote et arrive à un moment où on commençait à attendre un peu trop que les choses se passent mal, donc elle fait plaisir plus qu'elle ne dégoûte, à part une scène presque horrible donc, mettons-nous d'accord : il ne se passe rien. Délivrance n'est pas un film qui accumule les viols et les meurtres jusqu'à la dernière seconde. Délivrance est une histoire simple, au scénario extrêmement basique : une descente en kayak qui commence bien, un élément perturbateur, une descente en kayak qui finit mal. C'est tout. Et lorsque l'un des deux kayaks se casse en deux, comprenez-bien que vous venez d'assister au deuxième pire événement de tout le film.
J'aimerais balancer la phrase tant attendue qui démontrerait que même si les actions sont moindres, la tension psychologique est incroyablement présente et nous tient à bout de souffle jusqu'à la fin. J'aimerais. Mais je ne me suis senti concerné par le destin des personnages que pendant la première demi-heure du film, parce que quand j'ai compris qu'ils ne se feraient pas violemment égorgés un par un à chaque quart d'heure qui passe, je les aurais bien laissés seuls avec leurs kayaks et puis basta.
Est-ce que c'est moi le problème ?
Est-ce que c'est le film le problème ?
Est-ce que c'est 2013 le problème ?
Un peu des trois. Je suis quelqu'un qu'on peut difficilement choquer quand on lui montre un viol au cinéma, et j'avais de grandes attentes, je suis sadique, je voulais vomir devant Délivrance. Mais le film a aussi très mal vieilli et les scénarios qu'on nous propose aujourd'hui vont beaucoup plus loin. Sans parler de la période dans laquelle on vit où l'on repousse les limites du dégueulasse parce que l'humanité a de plus en plus soif d'horreur et d'absurdité.
Très franchement, un épisode des Anges de la Téléréalité me choque plus que Délivrance.
Mais bref, parlons du film et de sa réalisation.
Du bon, et du mauvais. Le bon ce sont tous ces plans MAGNIFIQUES de la rivière et de la forêt, avec une luminosité parfaite et une photographie superbement gérée. Parfois, les voir descendre la rivière pendant dix minutes sans rien d'autre autour suffit à me faire aimer le film, parce que les caméras sont placées au bon endroit, que c'est incroyablement fluide, et que c'est simplement beau.
Le mauvais, c'est la scène tournée en nuit américaine. Mon Dieu cette scène vaut tous les viols et les meurtres de la Terre niveau honte et vomi partout sur les murs de ma chambre quand je l'ai vue. Une nuit américaine, c'est un procédé que l'on peut ranger dans les effets spéciaux à bannir à tout jamais du cinéma, qui grâce à l'ajout de filtres assombrissants permet de faire croire que c'est la nuit alors qu'en fait bah c'est le jour. Par exemple : http://bit.ly/1irCQcl. Et du c-... non mais monsieur, oui vous au fond, oui le même que tout à l'heure, vous pouvez pas crier comme ça pendant ma critique hein. Qu'est-ce qu'il y a ? "MAIS VOUS POUVEZ PAS TOURNER DE NUIT BORDEL" ? Ah. Oui bon ben oui je suis d'accord avec vous, je ne comprends pas pourquoi on fait une nuit américaine alors qu'il suffit de poser les caméras et d'attendre qu'il soit 22h pour tourner. Je ne sais pas à quoi ils s'attendaient, mais je sais ce que ça a rendu : des plans sur des arbres FLUOS OUI FLUOS pendant dix minutes. Et à la fin de la scène, quand le personnage s'endort, et qu'il se réveille au même endroit au petit matin, on a juste eu à enlever les filtres. C'est pratique. C'est pratique monsieur Boorman, oui, mais ça se voit monsieur Boorman.
Donc soit ça a mal vieilli, soit c'était plein de défauts dès le départ. Si j'avais eu 18 ans en 1972, je crois que les arbres fluos m'auraient tout autant fait vomir. Mais on va dire que ça a mal vieilli.
Qu'est-ce qu'il reste ? Des bons acteurs et des personnages intéressants, une fin minable, un morceau de banjo magnifique, des membres pas vraiment à leur place sur le corps humain, des idées jamais abouties, une réalisation maitrisée. Je l'ai vu, le chef d’œuvre. C'était beau. Mais qu'est-ce que c'était chiant.
...OUI ? Ohlala. OUI, VOUS, OUI. Oh mais j'entends rien à ce qu'il raconte. PLUS FORT MONSIEUR.
Ah.
Ah, les remerciements.
Bon, eh bien je voulais remercier mes 400 abonnés parce que grâce à eux je suis arrivé à 400 abonnés et ça me fait super plaisir, voilà. ♥