Trois coquillages, amendes à jurons, sexe stérile et nostalgie du désordre


- Chef, vous me cassez les coudes, compris ?
- Les coudes, vous avez dit les coudes ?
- Ouais.
- C’est presque ça.


La dictature du politiquement correct


Sous ses allures de pur film d’action futuriste burné des années 90, Demolition Man, réalisé par Marco Brambilla, cache en réalité une œuvre bien plus maligne qu’il n’y paraît. Un divertissement total qui parvient à conjuguer avec une aisance déconcertante la brutalité jubilatoire du cinéma d’action et une science-fiction futuriste sous la forme d’une satire mordante des dérives sociétales. Là où beaucoup de productions de l’époque se contentaient d’aligner une science-fiction futuriste en mode vision apocalyptique gravissime, le film de Marco Brambilla impose une identité totalement différente tant elle est singulière, et que l’on peut même qualifier de visionnaire en opposant un système de valeur allant totalement à l’opposé, et auquel on ajoute explosions et punchlines dans la pure tradition des films bourrins de l’époque. Le point de départ est d’une efficacité redoutable, puisqu’on débute en 1996 au côté de John Spartan (Sylvester Stallone), un flic à l’ancienne aussi brutal que radical, que l’on surnomme : Demolition Man, tant il est prêt à tout pour arrêter les criminels, et plus précisément Simon Phoenix (Wesley Snipes), qu’il va stopper mais au prix de 30 innocents. C’est ainsi que les deux hommes se retrouvent emprisonnés et cryogénisés pour être réveillés en 2032, à San Angeles, une mégalopole née de la fusion de Los Angeles, San Diego et Santa Barbara, après un séisme dévastateur près de la faille de San Andreas. Et c’est précisément là, que le génie du film éclate, puisqu’ils découvrent une société totalement aseptisée au point d’être pacifiée à l’extrême, à tel point que la violence a disparu, mais aussi d’une certaine manière toute forme de liberté. Une vision délicieuse du fascisme en mode béni-oui-oui, ou comme dit si bien Phoenix : « On est en 2032, ce qui nous fait deux-zero-trois-deux, c’est le 21eme siècle ! Et le monde est peuplé de couilles molles. C’est un remake de la petite maison dans la prairie avec des genres de pédales en robe longue… »


Un choc temporel qu’on doit aux scénaristes Peter M. Lenkov, Robert Reneau et Daniel Waters, où le film révèle toute sa saveur car il ne se contente pas de n’être qu’un affrontement classique entre un héros et son méchant. Il devient une satire de décalage permanente, où chaque interaction souligne l’absurdité d’un monde trop lisse mais sans tomber pour autant dans une comédie pure. Voir John Spartan tenter de comprendre un futur tellement absurde et décalé entraîne un paquet de moments génialement cultes, comme avec les jurons qui sont sanctionnés par des tickets d’amendes automatiques délivrées par une intelligence artificielle : « John Spartan, vous avez une amende d’un crédit pour infraction au code de moralité du langage » ; où les chansons sont toutes des comptines pour enfants décérébrés ; où le contact physique qui est devenu tabou au point d’avoir droit à des étonnantes salutations ; ou encore où les relations humaines intimes passent par des casques virtuels ce qui amène un moment totalement jubilatoire :

« - Dites, Huxley, ça ne vous dirait pas qu’on fasse ça à l’ancienne ?

- Mais c’est dégoûtant ! Vous voulez dire… un transfert de fluides ?

- Non, j’veux dire bander, baiser, faire crack-crack boum-boum, s’envoyer en l’air quoi ! »

Des scènes aussi hilarantes que révélatrices qui pointent avec une étonnante lucidité certaines dérives d’une société obsédée par le contrôle et la normalisation. En cherchant à éliminer toute forme de violence, ce futur a également gommé ce qui fait la complexité humaine avec le conflit, le désir, et l’imprévu. Et c’est précisément ce que le film met en tension, sans jamais tomber dans un discours pesant, préférant toujours l’ironie et le divertissement.

« - Soyez heureux.

- Soyez enculé. »

Impossible, bien sûr, de ne pas évoquer l’une des trouvailles les plus cultes du film avec les fameux trois coquillages, qui dans le futur remplace le papier toilette ô grand désarroi de John Spartan qui ne comprend pas comment ça marche : « Ho !!! Il ne sait pas se servir des trois coquillages ! » Il est amusant et fort de se dire que, encore aujourd’hui, les trois coquillages entretiennent un mystère aussi absurde qu’irrésistible, qui alimente les théories. Aux grands mots les grands moyens, n’ayant aucune réponse, John Spartan aura la brillante idée d’insulter la machine à amendes de jurons pour avoir du papier. « Merci beaucoup, tronche de merde, casse-couilles, putain de saloperie d’enculé de machine à la mords-moi-le-nœud ! » Une idée simple mais ô combien géniale et drôlissime, qui résume à elle seule l’esprit atypique du film. Un futur prétendument parfait, mais profondément déconnecté du réel.



Je suis l’ennemi, parce que je pense, parce que j’aime lire, parce que je suis pour la liberté d’expression et la liberté de choix, je suis le genre de mec qui aime aller dans un bon resto et qui se demande s’il va prendre une côte de bœuf ou un pave de rumsteck géant avec ces frites mayonnaise. Je veux faire du cholestérol, je veux bouffer du bacon, du beurre, des montagnes de fromage, je veux fumer un bon cigare de la taille de la tour Eiffel dans un coin non-fumeur, je veux courir nu dans les rues le corps couvert de ketchup en lisant playboy. Pourquoi ? Parce que j’en aurai eu envie tout d’un coup, ouais mec !


Côté action, Demolition Man fait également très fort en nous régalant de séquences jouissives, et le tout mémorable par sa capacité à enchaîner des scènes d’action d’une efficacité redoutable sans jamais perdre son ton léger et ironique. Je repense instantanément à l’excellente course poursuite en voiture, avec un Spartan désorienté avec la voiture futuriste qu’il utilise : « Freine ! Freine ! FREINE PUTAIN D’CAISSE DE MEEEEERDE !!!! » Il faut dire que l’affrontement d’ouverture, aussi explosif que chaotique, pose immédiatement les bases pour tout ce qui viendra. Chaque confrontation entre John Spartan et Simon Phoenix devient un terrain de guerre où tout explose avec d’importantes déflagrations, des grosses mandales où ça se rend coups pour coups, et un sens de la réplique humoristique incisif avec lequel ils se répondent constamment. « Un dingue pour en arrêter un autre ! » Tout du long, ils s’affrontent un paquet de fois, et chaque fois c’est la régalade, jusqu’au final qui est largement à la hauteur de ce qui est proposé tout du long. On ressort de ce spectacle sous testostérone, et pas que…, pleinement conquis. Et sans oublier que derrière son vernis spectaculaire, Demolition Man porte un regard étonnamment pertinent sur l’évolution des mœurs et des valeurs. Pour que cette jubilation fonctionne, on a droit à une photographie léchée d’Alex Thomson et Matthew F. Leonetti. Un travail de l’image cohérent appuyant efficacement les bons décors de C. J. Strawn, qui offre un rendu satisfaisant de ce futur utopique, aussi bien sur le côté lumineux, que le côté plus sombre. Même la musique d’Elliot Goldenthal assure le coup, non pas forcément avec des titres qui restent en tête longtemps après la fin du film, mais par la justesse des titres choisis pour accentuer à la fois ce futur atypique, mais aussi le côté fun, mais aussi le côté action et destruction, sachant que son travail sur ce film vaudra à ce compositeur en 1994 un prix ASCAP pour la meilleure musique originale. Pas mal du tout, surtout lorsqu’on sait qu’il s’agissait de sa première musique de film d’action à gros budget.


Sylvester Stallone est au sommet de sa présence physique avec un charisme à toute épreuve, aussi attachant que redoutable dans ce rôle. Il nous régale tout du long par les découvertes à chaque fois médusée de ce que lui réserve ce futur, comme lorsqu’il apprend que Pizza Hut (initialement Taco Bell) est le seul et unique restaurant existant à la chaîne, ou bien lorsqu’il apprend qu’Arnold Schwarzenegger est devenu président (lui lançant au passage une petite pique à cette époque où ils étaient rivaux), ou encore lorsqu’il apprend que tout le monde a dans la main, incrustée sous la chair, un traqueur : « Et pourquoi pas une laisse dans l’cul, c’était plus simple ? », mais aussi lorsqu’il apprend que dans le cadre de sa réinsertion, on lui a implanté dans le cerveau des talents de couturière pour contre balancer sa violence naturelle :

« - Regardez-vous, votre uniforme est déchiré.

- Vous inquiétez pas, j’arrangerai ça avec du fil et une aiguille.

- Oh…

- Mais c’est moi qui ai dit ça ? Putain ! »

Voir John Spartan réapprendre à agir dans un monde qui rejette tout de ce qu’il connaît, offrent des séquences dynamiques pour notre plus grand bonheur, et pour son plus grand malheur : « Que quelqu’un me re-foute au frigo ! » Wesley Snipes livre une performance absolument jubilatoire, et donne littéralement corps à ce grand vilain. Simon Phoenix est un antagoniste imprévisible. Un pur concentré de chaos cartoonesque dans sa folie. « Quand un mec comme Phoenix vous menace avec un flingue, dix secondes c’est neuf et demi de trop pour vous descendre. » Autant par moment il fait rire, autant il ne perd jamais son côté très menaçant. Une bombe anarchique qui rappelle le Joker, et qui va être un véritable Diable dans ce nouveau monde inadapté à une telle violence. « Simon a dit crève ! » Et puis il y a Sandra Bullock qui, dans le rôle de lieutenant Lenina Huxley, est une véritable révélation. Elle apporte une véritable fraîcheur à travers une énergie hautement communicative. En tant que fanatique du XXe siècle ayant fait une thèse sur Spartan, elle apporte le regard curieux d’une personne futuriste, dans son unique cas émerveillé, face aux nombreux dangers que représente Phoenix. La comédienne forme un duo génialissime avec Stallone, et nous gratifie de réplique particulièrement savoureuse :

« - D’accord je viens avec vous, on va lui faire la pipe à ce mec.

- La peau ! On va lui faire la peau à ce mec !

- Peu importe !

- Elle est douée question langage… »



CONCLUSION :


Demolition Man de Brambilla est un classique du genre d’une rare intelligence, offrant un équilibre parfait entre spectacle bourrin, humour fun et réflexion étonnamment lucide sur la dictature du propre et du poli. Une satire dystopique explosive divertissante ultra culte, porté par un trio de comédiens parfait de bout en bout. Je ne me lasse jamais de le regarder, et chaque fois, le plaisir est total.


Marco Brambilla, paix et félicité à vous.



- La fondation Schwarzenegger ?
- Oui, la fondation du président Schwarzenegger. Ce n’était pas un acteur quand vous…
- Me dites pas qu’il a été président ?
- Si. N’étant pas natif du pays il n’aurait pas dû l’être mais sa popularité était telle qu’un 61ème amendement a été voté…
- Ah, je veux pas le savoir… Pfff… Président…

B_Jérémy
9
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le 15 avr. 2026

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