Lorsque ce film est sorti, en 1993, on y a vu qu'un blockbuster de SF et d'action, en même temps qu'une satire exagérée d'une société aseptisée et ultra-réglementée mais surtout un divertissement jouant sur le contraste du policier "old school" et un futur très policé.
Ce qui ressortait du film, à l'époque, c'étaient les scènes d'action, l'humour, le décalage "culturel" (les fameux "trois coquillages" ou encore les jurons sanctionnés par des amendes, la guerre des restaurants Taco Bell ou Pizza Hut selon pays de diffusion) mais pas une prétendue prophétie sur ce que deviendrait le XXIe siècle.
Entre temps, le film s'est retrouvé en divers supports sur les étagères des collectionneurs et il lui est arrivé, ce qui arrive souvent avec les œuvres de SF dystopiques lorsqu'on les revoit à travers le présent. On a tendance à y trouver des ressemblances avec des débats actuels et dire que le film était "visionnaire".
Mais il faut bien distinguer deux choses.
Entre ce que l'on appelle une satire et ce que prétend être ce film avant tout : oui, il grossit volontairement des traits de tendances qui étaient déjà visibles au début des années 90.
Et une prédiction lorsqu'il s'agit de prétendre que les auteurs auraient anticipé précisément notre époque.
Sur ce deuxième point, c'est beaucoup plus discutable.
En 1993, les débats sur le "politically correctness" de l'ère Bush (père)/Clinton et portant sur l'autocensure, les campagnes pour une télévision moins violente ou la volonté de rendre les espaces publics plus "propres" existaient déjà. Et le film s'en moque en poussant ces tendances jusqu'à l'absurde.
Mais ce film a fini par jouer sur nos biais rétrospectif (hindsight bias) et l'on retient que, au final, des éléments qui ressemblent au présent en oubliant tout ce qui n'est pas réalisé. Et contrairement à ce qui est montré dans "Demolition Man", on ne vit pas dans un monde où tous les restaurants sont devenus des Taco Bell (ou Pizza Hut), où les contacts physiques ont totalement disparu remplacés par des casques de réalité virtuelle, où le moindre juron entraîne automatiquement une amende-papier et où la société se retrouve unifiée sous un gouvernement unique de ce type.
Mais, par contre, c'est vrai que certains thèmes évoqués dans ce film restent intemporels. Entre autres, les rapports entre sécurité et liberté, la normalisation des comportements, l'influence des grandes entreprises ou la manière dont une société juge "déviantes" certaines personnes. Et sur ces sujets, on les retrouve dans la SF depuis longtemps.
Donc non, ce n'est pas un film qui prédit l'avenir. C'est un film qui, avant tout, reflète les inquiétudes et les débuts culturels de l'Amérique du début des années 90, puis chaque génération - et c'est normal - y a projeté ses propres préoccupations.
Alors, dire que ce film est "visionnaire" ?
Je dirais : oui, mais dans un sens limité et non, si on entend par là qu'il aurait prévu notre monde actuel.
Il y a plusieurs niveaux.
Il n'est pas visionnaire au sens de la prédiction. D'ailleurs, il ne dit rien (ou à peine) concernant Internet, il ne montre pas des smartphones, ni des réseaux sociaux, il n'évoque pas l'intelligence artificielle générative, rien sur l'économie des plateformes numériques et encore moins les transformations géopolitiques du XXIe siècle.
Je dirais même que, sur l'essentiel, ce film se trompe autant qu'il devine ce que sera notre siècle.
Non, il est visionnaire au sens où il identifie des tensions durables.
Il comprend que certaines questions risquent de revenir sur le débat publique régulièrement.
A savoir les rapports entre liberté/sécurité, le conformisme social, la protection des citoyens sans tomber dans l'infantilisation ou encore le débat entre maintien d'ordre et spontanéité.
Et ces questions existaient déjà en 1993 comme elle continuent d'exister aujourd'hui.
Les meilleurs films de SF n'ont jamais "vus" forcément l'avenir mais ils ont toujours su identifier des dynamiques humaines suffisamment profondes pour rester reconnaissables des décennies plus tard. C'est ce qui fait que le film reste intéressant aujourd'hui, sans qu'il soit nécessaire de lui attribuer une capacité de prédiction qu'il n'avait probablement pas et que l'auteur n'a pas spécifiquement cherché à lui donner. ;)