Dernier été
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Dernier été

Film de Frank Perry (1969)

Criminellement méconnu. Et pourtant, c'est un des meilleurs films sur l'adolescence - versant très sombre - qui m'ait été donné de voir.

Tout commence par deux copains, Dan et Peter, qui rencontrent Sandy, une fille sexy et délurée issue de la haute bourgeoisie qui passe comme eux ses vacances sur l'île de Fire Island. Au sein du trio devenu rapidement complice et inséparable, la jolie Sandy semble apprécier d'être l'objet de désir des deux garçons. Sur la plage, le trio rencontre Rhoda, une ado maladroite et disgrâcieuse de milieu plus modeste. Le premier contact est conflictuel, mais Rhoda est irrésistiblement attirée par le séduisant trio et va se joindre à la bande, sans parvenir à s'y intégrer totalement. Mais la joie inédite de faire partie d'une bande est au prix d'un mélange d'humiliations régulières et de bienveillance moqueuse que Rhoda subit de la part des trois autres ados, jusqu'à un drame brutal qui les séparera à jamais...

Sous un soleil omniprésent et une chaleur étouffante, Frank Perry étudie, avec la précision impitoyable d'un entomologiste, les relations au sein d'un groupe de quatre adolescents. Ça donne un film d'une cruauté et d'un réalisme insoutenables.

J'ai rarement vu des personnages aussi bien écrits, aussi justes et approfondis. Les personnages complexes des deux filles sont particulièrement fouillés. Sandy est la jeune gosse de riche typique, allumeuse, capricieuse, cruelle. Mais elle est aussi issue d'un foyer destructuré d'où le père est absent et où la mère passe d'un homme à l'autre. Elle se dénude et parle librement de sexe mais est certainement encore vierge et évoque en riant des attouchements sexuels du compagnon de sa mère. Ses airs de fille avertie et sûre d'elle cachent une réalité plus complexe. A l'inverse, Rhoda, boulotte et affublée de bagues aux dents, ne cache rien et est d'une authenticité désarmante. Orpheline de mère, elle vient de la campagne (Ohio). Peu sûre d'elle et complexée, elle colle aux basques du trio comme un papillon est attiré par la lumière mais n'hésite pas à condamner violemment les trois autres quand leur comportement heurte ses principes.

Les deux garçons ne bénéficient pas du même approfondissement, en particulier Dan, dont on retient surtout l'avidité sexuelle. Peter, qu'on devine de milieu plus modeste que son copain, est le plus ambigu. Il semble attiré sexuellement par Sandy, mais il devient secrètement amoureux de Rhoda.

Perry étudie le jeu de pouvoir/domination et les dynamiques au sein du groupe. D'un côté, on a Sandy et Dan qui sont les dominants issus de la classe la plus favorisée, obsédés par le sexe (surtout Dan), plus superficiels en apparence, cruels par oisiveté. Et de l'autre, il y a Peter et Rhoda, les suiveurs issus d'une classe moins favorisée et qui vont secrètement se rapprocher. Mais la différence entre Peter et Rhoda, c'est qu'il est faible et très influençable et du coup, parvient à s'intégrer facilement au trio en jouant la comédie et en imitant Dan. Rhoda est incapable de mentir et de faire semblant. Son attitude intransigeante et réprobatrice la condamne d'emblée aux yeux des trois autres qui vont dès lors s'ingénier à la détruire à petit feu tout en en faisant un objet d'amusement et de distraction. Pour eux, Rhoda est d'abord le boulet de service avant de devenir le souffre-douleurs. Mais il y a aussi la dynamique entre Sandy d'un côté et Dan et Peter de l'autre. Les deux garçons ne sont pas mauvais ou méchants. Ils ne deviennent malfaisants qu'au contact de Sandy qui est la véritable meneuse et l'âme noire du trio. Le garçons sont surtout attirés sexuellement par Sandy et comptent bien - surtout Dan - perdre leur virginité avec elle. Ils la voient comme une fille peu farouche et ne s'intéressent qu'à son corps (voir la longue scène au cinéma).

Perry réussit admirablement à mettre en évidence et à traiter toutes les dynamiques qui existent au sein du groupe. Il montre leurs différences mais aussi leurs points communs. Les quatre adolescents sont issus d'une famille dysfonctionnelle. On ne voit jamais les parents; ils sont en bruit de fond ou absents (morts ou divorcés). Sandy et Rhoda ont toutes deux subi des attouchements sexuels, mais chacune les gère différemment : Sandy en parle ouvertement et avec légèreté (feinte ?), tandis que Rhoda en parle difficilement et avec dégoût.

Tout cela est admirablement disséqué avec une précision chirurgicale, en s'appuyant énormément sur les regards, les silences révélateurs et les rires plus ou moins sincères des quatre jeunes. La tension est sourde et palpable tout au long du film. Perry n'hésite pas à étirer les scènes jusqu'au malaise, comme la longue scène dans le bar où le trio se moque longuement d'un homme qui passe la soirée avec la bande. Ce qui est insupportable, c'est que l'invité ne se rend jamais compte que les trois jeunes rient à ses dépends et le poussent à boire. Mais cette scène complexe est aussi le théâtre de deux affrontements qui se font par regards interposés. Durant toute la scène, la courageuse Rhoda va en même temps s'opposer au trio pour tenter de mettre un terme aux humiliations et chercher du regard un soutien de la part de Peter. Les dialogues, les comportements des personnages sont d'une cruauté et d'un réalisme hallucinants grâce à la mise en scène précise et au jeu parfait des cinq acteurs.

Le film est riche en scènes comme celle-ci. Je pense aussi à la longue confession de Rhoda, forcée par Sandy à révéler des secrets intimes par crainte d'être exclue de la bande. Le regard impitoyable de Barbara Hershey donne froid dans le dos.

La longue et éprouvante fin laisse, comme les personnages, sans voix et anéanti. On ne sort pas indemne d'un tel film.

Les quatre jeunes acteurs principaux sont au-delà des mots. Individuellement ou en quatuor, ils sont d'une crédibilité de tous les instants. Barbara Hershey, dont c'est le deuxième film, rayonne de beauté solaire et de sex-appeal du haut de ses 20 ans. Son visage et son regard expressifs passent du sourire lumineux à la méchanceté pure en un quart de seconde. Elle est réellement fascinante. Bruce Davison, 22 ans, et Richard Thomas, 17 ans, jouent deux potes qui tombent sous l'influence malfaisante de Sandy et ne pensent qu'à expérimenter dans tous les domaines (sexe, alcool et drogue). Leurs attitudes, leurs rires idiots ou embarrassés, leurs regards sournois sonnent terriblement juste. Catherine Burns, 24 ans, est une Rhoda à la fois irritante dans son entêtement à suivre ce groupe toxique qui n'est pas fait pour elle et déchirante dans son désenchantement brutal.

Malgré les écarts d'âge entre les acteurs (7 ans entre Thomas et Burns), on ne le ressent pas du tout et on a l'impression de partager les vacances d'ados intemporels. L'intemporalité du film résulte aussi de l'histoire qui se passe pendant des vacances d'été et en extérieur. Le film est peu marqué années 60 visuellement; les personnages sont la plupart du temps en maillots de bain sur la plage, boivent de la bière Heineken et on voit peu d'intérieurs. Seules les musiques et les danses sont très marquées sixties.

Mairrresse
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