Film réputé mineur et un peu oublié de la carrière de Bertrand Tavernier, Les Enfants gâtés (1977) est pourtant un très joli film à redécouvrir, et ceci pour de nombreuses raisons. Dans la filmographie du réalisateur, le film se situe entre Le Juge et l'Assassin et La Mort en direct, qui ne sortira que trois ans plus tard, mais auquel le film fait pourtant référence à de nombreuses reprises.
Les Enfants gâtés raconte l’histoire d’un réalisateur venu se mettre au calme dans un appartement d’une tour HLM en périphérie de Paris afin d’écrire son prochain scénario. Il se retrouve embarqué presque par hasard dans une association de défense de locataires, essentiellement sous l’impulsion et le charme d'Anne, une jeune chômeuse qui est l’une de ses voisines.
Avec Les Enfants gâtés, Bertrand Tavernier signe un film tendre, social et léger dans lequel il aborde de très nombreuses thématiques sans qu’aucune ne vienne parasiter les autres. Sans discours ni morale pamphlétaire, et à travers la gentrification du Paris de la fin des années 70 transformant des quartiers populaires en bureaux, Tavernier dénonce non seulement la mise à la périphérie des "petites gens", mais aussi les abus de propriétaires tout-puissants avec le soutien de politiques complices. Le réalisateur alterne ainsi, dans sa mise en scène, des plans d’un Paris en reconstruction et des ensembles de tours froides et monolithiques qui préfigurent le visage des futures banlieues. Le propos est sans équivoque : Tavernier dénonce avec force les abus de marchands de sommeil dont la toute-puissance se déploie avec la complaisance, voire l’approbation, des politiques en place à l’époque (on cite ouvertement Chirac et Giscard). Tout au long du film se dessine aussi une pression sociale latente et plus insidieuse, qui ordonne aux petites gens de rester bien sagement dans une position de soumission par peur de perdre leur travail, leur titre de séjour ou leur logement. À travers ce groupe de locataires combatifs constitué en association, le film prône aussi un combat militant, associatif, apolitique et solidaire pour lequel le "vivre-ensemble" est aussi important que de lutter ensemble.
Le film parle aussi d’un réalisateur dont la vision un peu bourgeoise du cinéma se confronte soudainement à une réalité sociale qu’il ne voyait plus et qui fera, de fait, évoluer son travail. D’une démarche au départ égoïste et nombriliste de repli sur soi pour trouver l’inspiration, le personnage de Bernard Rougerie — interprété par Michel Piccoli et qui a sans doute beaucoup en commun avec Tavernier lui-même — va s’ouvrir aux autres et donner une nouvelle dimension à son cinéma, remplaçant in fine son personnage principal masculin par une femme. On pourra aussi y voir une sorte de manifeste pour l’engagement des artistes dans la bonne marche de la société, ce que fera régulièrement Tavernier durant sa vie. Et si le titre évoque les enfants, il est aussi beaucoup question de femmes dans Les Enfants gâtés, avec un formidable et superbe portrait de femme libre, indépendante et forte (il faut noter que le film est coécrit par deux femmes) incarnée par Christine Pascal, qui est absolument géniale et magnifique de naturel, de charme, de sensibilité, de beauté et d’intelligence. C'est l’occasion de saluer cette actrice à la fin tragique et qui n’a sans doute jamais eu la carrière ni la reconnaissance qu’elle méritait pourtant cent mille fois. Elle est en tout cas parfaite dans le rôle d’Anne, une femme qui assume son rapport aux hommes et à la sexualité, qui refuse d’être exploitée en tant qu’ouvrière et qui se bat avec force pour sa dignité de femme.
Forcément, qui dit groupe de locataires dit presque film choral ; je dis bien "presque", car le film se focalise essentiellement sur le couple Bernard/Anne (Piccoli/Pascal). En tout cas, au niveau du casting, le film est très riche avec donc Michel Piccoli et Christine Pascal, mais aussi Gérard Jugnot, Thierry Lhermitte, Michel Aumont, Michel Blanc, Christian Clavier, Daniel Toscan du Plantier, Michel Berto, Martin Lamotte et quelques noms moins connus, mais des acteurs et actrices de grande qualité aussi comme Arlette Bonnard, Brigitte Catillon ou Michel Puterflam. Si on ajoute au casting Isabelle Huppert, qui vient faire de la quasi-figuration pendant moins d’une minute (sans être, il me semble, créditée au générique), et le duo Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle, qui nous pousse la chansonnette avec une complainte à la gloire de Paname lors du générique de début, on se retrouve quand même avec du très haut niveau. Et surtout, Bertrand Tavernier dirige tout ce petit monde de main de maître, nous offrant des scènes de groupe dignes de Sautet, comme la formidable soirée diapositives (celles et ceux de ma génération connaissent cette corvée), l'épluchage des comptes du propriétaire ou la fête associative. Le film contient aussi de très, très beaux moments d’intimité, notamment bien sûr à travers la relation entre Anne et Bernard, mais aussi avec les formidables séquences entre Arlette Bonnard et des enfants. La comédienne incarne la femme de Bernard (Michel Piccoli donc), mais surtout une psychologue pour enfants permettant de mettre en lumière l’ironie du titre du film à travers des gosses rongés de troubles psychologiques avant même l’adolescence. Tout se rejoint encore une fois ici : le social, l’humain, la sensibilité et le combat ordinaire.
Les Enfants gâtés est un joli film de par son apparente simplicité et de par la richesse de ses thématiques, un film dans lequel on navigue entre sourires et émotions et qui donne des gens ordinaires une belle image de dignité et de solidarité. C’est un peu devenu utopique à notre époque d’individualisme forcené, mais c'est fortement réconfortant et positif. Et puis Christine Pascal quoi !!!