Le premier intérêt de Desert Warrior, c’est d’attiser la curiosité. Pensez-donc, un blockbuster budgété à 150 millions de patates, mis en scène par le réal du revival de la Planète des singes et avec en tête d’affiche une star de chez Marvel et un cameo de Ben Kingsley… mais que personne n’a vu passer et qui a récupéré au box office moins d’un million de dollars, établissant probablement là un nouveau record en terme de plantade historique. À titre de comparaison, L’île aux pirates qui avait envoyé la Carolco par le fond avait couté un peu moins de 100 millions et en avait rapporté presque 20 ! Alors qu’est ce que c’est que ce Desert Warrior ?! Il s'agirait de la première tentative du régime saoudien de s’imposer sur le terrain du cinéma à grand spectacle. MBC Studios, branche cinéma/TV d’un gigantesque conglomérat audiovisuel saoudien, produit depuis quelques années des séries, des petits budgets et coproduits quelques films américains tournés sur son sol, comme le récent Kandahar avec l’insubmersible Gérard Butler, avec l’aide de la Saudi Film Commission tout juste créée. Cette fois-ci, ils ont voulu passer une vitesse, ils n'ont pas coproduit un film américain, ils produisent eux-mêmes leur propre pelloche ! Et pour se faire, MBC a embauché un réal américain et une tripotée de techniciens chevronnés chargés de former les équipes locales (comme par exemple Eggert Ketilsson, le directeur artistique de Nolan ou Dennis Berardi, le responsable des effets visuels de Del Toro). AGC, une compagnie américaine, coproduit et assurera les arrières. Le choix de l’histoire s’est porté sur un sujet facile : la grande bataille de Ze Qar, survenue dans l’Arabie pré islamique au 6e siècle. Un empereur sans pitié (Ben Kingsley) règne sur des tribus divisées mais la fille d’un roi déchu va se révéler être la Reine qui les réunira toutes et taillera en pièce la grande armée perse envoyée pour les écraser, ouvrant une nouvelle ère.

Disons-le d’emblée, le film est d’abord un naufrage scénaristique. Il ne parvient jamais à créer des personnages qui ne soient autre chose que des ectoplasmes qui s'agitent en récitant des dialogues convenus et l'intrigue peine à s'établir alors que tout ça joue sur un canevas pourtant limpide. Constitué de scènes pas toujours bien raccordées, truffées d’ellipses étranges, la narration est de bout en bout catastrophique. Certes, on sait où on va, ce qui permet de se tenir aux branches et de suivre malgré tout cette histoire, mais il s’est visiblement passé quelque chose à l’écriture et plusieurs scripts aux enjeux différents semblent avoir été mélangés. A priori, le premier scénario de David Self (Les Routes de la perdition, 13 jours) s’intéressait plutôt au personnage du bandit, joué par Anthony Mackie. C'est un personnage témoin, embarqué malgré lui dans toute cette affaire. Mais les réécritures successives de Wyatt, Erica Beeney (Captive State) ou Gary Ross (Ocean 8) auraient recentré le script sur le personnage de la jeune reine cherchant à venger la mort de son père, le roi déchu des Lakhmides.

Difficile, à partir de là, de s’en sortir, mais Desert Warrior a quelques atouts et le film peut bénéficier des paysages absolument grandioses de la Péninsule arabique, fournissant des images d’une ampleur à couper le souffle et renouvelant un peu ce genre de spectacle, parfois limité aux mêmes lieux de tournages (comme Wadi Rum). À ce titre, c’est l’orgie et le film n'hésite pas à enchainer les plans de désert majestueux, multipliant les paysages et rendant parfois les velléités de l’office du tourisme saoudien un peu évidentes. D’une manière générale, le film donne l’impression d’avoir été mis sur pied pour des raisons politiques, faisant fi de ce qui se passait devant et derrière la caméra. L’Arabie Saoudite, après avoir interdit les cinémas pendant plus de trente ans, les avait rouvert en 2018 et semble désormais compter sur l'industrie cinématographique comme d'un nouveau soft power ainsi que d’une nouvelle branche économique. Le pays semble espéré que d’ici 10 ans, en parallèle de ses partenariats sportifs (notamment la balle au pied avec l’organisation de la coupe du monde en 2034), le cinéma serait l’un de ses nouveaux piliers économiques. À ce sujet, le pays vient d’ailleurs d’investir 24 milliards dans la fusion Paramount Warner. Diantre. Comme les pays des BRICS qui cherchent à opposer au G7 une coalition économique alternative, l’Arabie Saoudite semble vouloir se payer une tranche du gâteau que bataillent la Chine et l’Inde aux USA. Du coup, Desert Warrior donne parfois l'impression d'être un coup d’essai, comme une répétition générale, comme si il n’y avait pas vraiment besoin de se prendre la tête sur les détails (tous les titres en Impact dégueulasses) puisque tout ça n’était qu’une sorte de super bande démo censée impressionner le monde. Dans cette démarche, le film a été tourné en anglais, une concession commerciale qui ne sert pas du tout l’histoire et l’immersion, et qui a foutu en rogne les spectateurs dans le Golfe, mais qui devait probablement être considérée comme indispensable pour attirer l’attention et les distributeurs internationaux.

J'imaginque que c'était l’idée, à l’époque de sa production... Parce que Desert Warrior a été tourné en 2022 et, avant de sortir en 2026, il a connu quatre ans d'enfer et de post production hasardeuse au fil d'un certain nombre de montages systématiquement jugés décevants. Des reshoots ont eu lieu, Wyatt est parti, puis est revenu au chevet de son film... mais visiblement, la tâche était impossible et le film achevé ressemble à un patchwork de scènes convenues cousues entre elles à gros sabots. Finalement, un dernier montage a fini par circuler dans quelques festivals à la fin 2025. Sauf que la sortie du film, racontant la première victoire (visiblement romancée) des Arabes sur l’Empire des Iraniens lors d’une bataille opposant les tribus mésopotamiennes au dernier empereur sassanide, se retrouvait sur le marché dans une ambiance tendue, alors que les USA et Israël repartaient en guerre contre l’Iran. Finalement, le film va être acheté par un petit distributeur et va sortir à la va-vite aux USA. Sans promo, et soutenu de loin, balayé par une actualité tendue, voila Desert Warrior réduit à rester dans les annales comme l’un des plus gros fours de l’histoire. Le film ne sera donc pas la carte de visite espérée par les Saoudiens qui, avec le naufrage de leur surréaliste ville du futur, voient leurs projets s’écrouler les uns après les autres.

Reste que Desert Warrior, aussi raté soit-il, et malgré une narration, une mise en scène et une interprétation aussi décousues qu'aux fraises est plutôt distrayant. Les grandes batailles c'est toujours sympa et au-delà de sa scénographie impressionnante, le film a quelques moments over the top qui peuvent distraire le spectateur égaré et indulgent. Ainsi, la séquence avec Ben Kingsley, qui joue l’infâme empereur perse trônant dans un décor spectaculaire et entouré de costumes merveilleux est plutôt impressionnante. La prestation de Sharlto Copley en général perse est également vraiment sympa et les passionnés de tactique militaire pourront aussi saluer la tentative de présenter avec soin les différents mouvements des armées. C’est pas totalement abouti, mais l’envie est là et on se dit que les saoudiens ont loupé le coche et auraient dû offrir le sujet à John Milius il y a 20 ans. Sans être virtuose, on reconnaitra donc quelques chouettes moments, une charge de dromadaires par exemple ou on se laissera emporté par la féérie de costumes chatoyants, fermant les yeux pudiquement sur toutes les lacunes de cette grande épopée. Parce que bon, coulé dans une niche un peu cheulou, oscillant entre le Seigneur des Anneaux et l'exaltant Tomiris, le film est loin de concurrencer Peter Jackson et se fait ridiculiser par le film kazakh qui, sur un récit vaguement similaire (une jeune reine sans royaume va unir des tribus pour mettre la pâtée à un seigneur Perse), faisait preuve de nettement plus d’audace, d’ampleur et de réussite... et pour moins de 7 millions de dollars !

C’est dommage, donc, parce qu’au milieu de gloubi boulga au demeurant pas désagréable, il y avait là le budget, les décors et l'histoire idéale pour une épopée extraordinaire, propulsée par des tenants et aboutissants politiques plus que douteux promesse d'un spectacle au delà de ce qu'on a l'habitude de voir !


MelvinZed
3
Écrit par

Créée

le 23 juin 2026

Critique lue 23 fois

Melvin Zed

Écrit par

Critique lue 23 fois

D'autres avis sur Desert Warrior

Desert Warrior

Desert Warrior

3

MelvinZed

310 critiques

Critique de Desert Warrior par Melvin Zed

Le premier intérêt de Desert Warrior, c’est d’attiser la curiosité. Pensez-donc, un blockbuster budgété à 150 millions de patates, mis en scène par le réal du revival de la Planète des singes et avec...

le 23 juin 2026

Desert Warrior

Desert Warrior

4

Soggan

47 critiques

Intra soft power pour curieux

Je m'attendais à un film horrible, du soft power pour montrer le KSA sous son meilleur jour à l'étranger ou un moyen de blanchir de l'argent. Bon, pour la seconde option on ne le saura jamais, mais...

le 16 juin 2026

Desert Warrior

Desert Warrior

2

FranG1909

56 critiques

Un immense désert

Je n’étais pas initialement intéressé par le visionnage de ce film, mais bon, le fait que ce soit un film d’initiative saoudienne (je n’en avais jamais vu avant) a attisé chez moi une certaine...

le 27 mai 2026

Du même critique

La Route

La Route

6

MelvinZed

310 critiques

Critique de La Route par Melvin Zed

Oui, bon, je vais pas dire le contraire, c'est visuellement impressionnant et certains passages sont virtuoses. Voila. Mais bon, je reste quand même un peu déçu de ma lecture de la Route de Larcenet...

le 17 mai 2024

The Professor and the Madman

The Professor and the Madman

6

MelvinZed

310 critiques

Critique de The Professor and the Madman par Melvin Zed

J'ai trouvé ça vraiment chouette à suivre, déjà parce que les dialogues sont souvent bien écrits et portés par des prestations réussies. Mel Gibson joue tout en retenue, glissant parfois quelques...

le 29 juin 2019

The Substance

The Substance

2

MelvinZed

310 critiques

Critique de The Substance par Melvin Zed

Y’a un paquet de trucs qui ne vont pas dans The Substance, le premier c’est la durée. 2h20 c’est trop, surtout quand ton propos pigne pas plus loin que « je vais illustrer littéralement l’idée que...

le 3 nov. 2024