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le 8 févr. 2012
SuivreHarper's bizarre
Dans Harper (titre original), il y a tout ce qu'il faut: plus coooooool que Newman en détective c'est pas possible (il est même très drôle dans plusieurs scènes, à coup de mimiques inattendues), une...
J’aime toujours découvrir comment la figure du détective privée évolue avec le temps, et on a sans doute là un des exemples les plus immédiats vis-à-vis de la fin de l’âge d’or du film noir. En effet, sorti moins de 10 ans après La Soif du Mal, ce film ne s’inscrit pas dans l’ère classique, mais n’a pas non plus une grande perspective par rapport à elle. Ça donne quelque chose de différent, mais malheureusement, pas quelque chose de super intéressant non plus.
Le Privé de Robert Altman, sorti quelques années plus tard, après que la contre-culture ait fini de balayer la Californie (alors qu’à la sortie de Détective privé, elle commençait juste à s’installer), a beaucoup plus de choses à dire et à faire avec le genre, et justifie donc davantage le fait de le revisiter. Pourtant, il y a quelques points communs. Par exemple, celle de rendre le personnage principal moins froid que cool.
Lew Harper se tient loin de son enquête et s’en amuse, et c’est cette sorte de distance ironique qui distingue Détective Privé du film noir classique, puisque ça marque le fait que du temps a passé, que le rapport à ces histoires a changé, qu’on ne peut plus les prendre tellement au sérieux.
On a du mal à imaginer Harper se retrouver émotionnellement investi dans son enquête, ou tomber sous le charme d’une femme fatale, ou se retrouver corrompu… Non, face aux guerres de famille, aux petits trafics, aux mensonges, aux secrets, aux tourments amoureux, il se contente de sourire et de lever les yeux au ciel, quand il ne s’en moque pas très franchement. Tout ce que le modèle classique du film noir utilisait comme carburant pour dépeindre la tragédie qu’est la trajectoire humaine devient ici un spectacle un peu vain et ridicule. Par moment, le film devient même une quasi-comédie, ce qui inscrit définitivement ce film noir dans l’esprit de son époque, celle de divertissements plus légers, colorés et à priori inconséquents. Plus “pop” en gros.
Mais le film n’est pas non plus totalement dénué de gravité. Car si notre héros est si détaché, c’est peut-être parce qu’il a d’autres soucis. En effet, il est en train de divorcer, ce qui le fait souffrir et garde son esprit ailleurs. Même plongé jusqu’au cou dans cette enquête aux ramifications tentaculaires, on reste conscient qu’il est là pour gagner sa croûte et qu’il préférerait sans doute se morfondre dans son lit.
C’est peut-être là qu’est le vrai changement opéré par rapport à un récit noir classique : les destins tragiques et romanesques qu’entremêle l’intrigue sont désormais traités comme des reflets exagérés, voir criards, d’une souffrance plus personnelle, intime et domestique. Plutôt qu’un meurtre, un cambriolage ou un complot, la vraie source du drame est la relation tendue entre deux ex-époux, dont les scènes sont les seules vraiment traitées au premier degré. Le reste n’est qu’une vaste blague.
Tout cela reflète donc peut-être l’évolution du public vis-à-vis des divertissements qu’on leur proposait dans les années 1940-1950. Devenus drôles par leur côté excessif, les intrigues pleines de rebondissements ne peuvent plus distraire du fait qu’on a des soucis à la maison (j’imagine qu’au cours des années 1960, beaucoup d’Américains ont commencé à se familiariser avec le divorce).
La perte de sens après des années de confort et de prospérité, ça semble être le thème du film (qui se retrouve aussi dans la riche victime qui se soumet à un gourou, qui annonce la contre-culture qui s'apprête à s’emparer de l’État). Mais par contre, encore une fois, tout ça est raconté avec beaucoup d’humour et d’ironie, comme lors du dernier plan, où Lew Harper est dépité que le grand méchant du film ne lui colle pas une balle dans le dos, histoire d’en finir une bonne fois pour toute avec sa vie personnelle déprimante et sa vie professionnelle ridicule.
Après, au-delà du concept et du ton nouveau, l’effet indésirable de cette distance, c’est qu’on a du coup une intrigue assez désincarnée, alors qu’elle reste omniprésente, comme dans tout film noir. On se balade donc de scène en scène avec la même énergie et la même implication que Lew Archer, et c’est nous qui, à notre tour, nous disons qu’on serait mieux dans notre lit. Quelques scènes sont amusantes, mais à la fin on a un peu le sentiment d’un grand rien qui s’est construit de toutes ces choses.
La mise en scène est aussi assez faiblarde, purement fonctionnelle et pas toujours super gracieuse. Je retiens l’explication finale de l’affaire, parce que c’est pas mal de transformer ça en un long plan fixe et proche des acteurs, qui maintient la continuité entre un début de scène où à priori rien ne va se passer, où l’intrigue se poursuit, et le moment où tout est révélé, parce qu’Harper se décide à dérouler toute l’explication. Faire émerger la vérité au milieu du mensonge, sans rupture, on ne le voit pas venir et ça crée un rythme assez particulier. Mais tout ça repose aussi et surtout sur les épaules des acteurs.
Et justement, je dois par contre admettre que Paul Newman est assez génial dans son interprétation. Je le trouve hyper-moderne dans son approche, peut-être chargée en mimiques mais l’énergie à la fois désabusée et pleine d’humour qu’il dégage permet de créer un vrai personnage tridimensionnel de ce stéréotype du détective froid et cynique. La scène où il téléphone avec sa femme dégage plein de choses, du jeu qu’il lance sans succès, à l’acceptation sans surprise de son échec, puis l’éclat de rire face au ridicule de sa situation… C’est assez génial d’observer tout ça et de comprendre où il en est dans sa vie, et où eux en sont tous les deux. Le personnage, c’est ce que je retiendrai de ce film coincé entre deux ères.
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Créée
le 25 févr. 2022
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le 8 févr. 2012
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