Deux procureurs, c'est Kafka chez Staline, au temps des purges sanglantes de 1937. Pour cette leçon historique, Sergueï Loznitsa, qui ne délaisse le documentaire que pour des fictions fortes et maîtrisées de bout en bout (Dans la brume, Une femme douce) raconte une histoire simple et implacable, celle d'un fonctionnaire idéaliste, zélé et honnête, qui n'a pas compris quel système il est censé servir. Prises les unes après les autres, les scènes peuvent sembler austères, souvent marquées par l'attente du principal protagoniste, dans des bureaux impersonnels, inconscient des mâchoires qui vont le briser, mais le temps, s'il est étiré, ne semble jamais long, car perçu comme une sorte d'engrenage fatal. Loznitsa sait où il va, contrairement à son héros, et rend palpitant chaque moment de confrontation face aux rouages humains d'une machine qui concasse sans états d'âme. On peut évidemment y voir un effet miroir sur la Russie d'aujourd'hui, mais le film se suffit à lui-même dans sa progression féroce et évidente, eu égard au régime dont il décrit le fonctionnement imperturbable. Le procureur candide est comme un fétu de paille emporté par une tempête tranquille, au sein d'une logique arbitraire dénuée de toute humanité. Ce n'est pas la première fois, depuis notamment L'Aveu, qu'un régime totalitaire est ainsi décrit, mais Deux procureurs prend assurément place parmi les réussites les plus glaçantes et brillantes du genre.