Je sors tout juste de la séance et je dois dire que j'en suis encore toute retournée !
J'ai été bouleversé par ce film-choc, par ce destin quand même tragique des ces réfugiés sri-lankais qui composent une famille qu'ils ont créée de toutes pièces pour fuir la guerre dans leur pays.
Je suis aussi émerveillée encore une fois par le talent de Jacques Audiard, le scénario, les dialogues, la tension montante inhérente à tous ses films, la force des personnages et sa façon de filmer.
J'aime particulièrement les scènes où Dheepan perd la tête :
- quand il s'enferme dans la cave et chante des chants qu'il a apprises dans son pays, sûrement dans l'armée des Tigres où il était enrôlé.
- quand il retrouve sa "femme" dans l'appartement où a eu lieu la fusillade et qu'il ne la reconnait même pas
- son cauchemar dans lequel il est roué de coups par un colonel, chef des Tigres, qui l'a retrouvé avec l'aide du traducteur du bureau de l'OFPRA
- et bien sûr, quand il s'élance au volant de ce break et qu'il fonce dans l'immeuble, brûlant un torchon plein d'essence, afin de faire exploser la voiture.
C'est fou comme il peut y avoir tout autant la folie que la douceur dans ses yeux.
Antonythasan Jesuthasan qui interprète Dheepan joue un personnage qui n'est pas si éloigné de son vécu. En effet, l'acteur a combattu comme enfant soldat au sein des Tigres de Libération de l'Ilam Tamoul pendant trois ans. Comme le personnage de Dheepan, l'acteur a quitté son pays et s'est installé en France en 1993 où il a demandé le statut de réfugié politique. Il a ensuite écrit plusieurs romans qui prennent pour cadre le Sri-Lanka.
La comédienne Kalieaswari Srinivasan, qui interprète Yalini, la "femme" de Dheepan, n'avait jamais joué au cinéma mais était connue comme actrice de théâtre en Inde. On sens une certaine fraîcheur dans son personnage, du à sa jeunesse et à son tempérament optimiste. Elle semble moins marquée par la guerre que son compagnon. Malgré tout, elle va être rattrapée par les horreurs qu'elle subit et son regard va changer de sens au fur et à mesure des événements.
Quant à la petite Illayaal, même si elle parait effrayée au départ par l'incongruité de la situation et le choc du déracinement, elle s'adapte ensuite très rapidement. Il faut voir comment elle apprend le français rapidement. C'est souvent la force des enfants qui connaissent ce genre de destins.
On assiste dans la première partie à toute une palette des problèmes d'intégration que vivent les réfugiés ou immigrés quand ils arrivent dans le pays d'accueil : l'incompréhension de la langue, la perte totale de ses repères temporaux et spatiaux, la découverte d'un nouveau paysage et de nouvelles coutumes, le rejet des autres (c'est notamment ce que vit la petite Illayaal dans sa nouvelle école), le regret du pays qu'on a quitté, l'impression d'étrangeté partout où l'on va, l’impression qu'on est différent des autres et donc observé (c'est Yalini qui le dit).
Je trouve que l'ensemble est très réaliste et extrêmement bien vu.
Le thème du barrage de la langue donne d'ailleurs des scènes assez irrésistibles, notamment celle où le couple fait semblant de comprendre Youssouf qui leur explique leur nouveau emploi de gardiens, ou celle entre Yalini et Brahim (interprété une fois de plus brillamment par Vincent Rottiers) où chacun parle sa propre langue.
Pour vivre dans un ville de banlieue où il existe des quartiers dits "très difficiles", je peux dire qu'à mon avis la réalité n'a pas été forcée par Jacques Audiard. Pour preuve, j'ai pu voir dans un reportage, que les figurants qui viennent tous de la cité de la Coudraie à Poissy, où a été tourné le film, se retrouvent dans le film. Les jeunes sur les toits lançant des objets à qui veut, les bandes de dealers contrôlant l'accès des halls d'entrée, les règlements de compte à coup de gros calibres , les grosses voitures payées avec l'argent de la drogue, les écoles comme des îlots encore relativement épargnés, les regroupements communautaires, sont des réalités indéniables, bien connues de ces quartiers.
Bien sûr, dans la dernière partie, Audiard dépeint des scènes de quasi-guerre qui sont quand mêmes rares même dans ces quartiers, mais il ne faut pas;oublier que c'est une fiction.
Je m'interroge sur la scène finale : est-ce un rêve ou la réalité ? Je pense qu'on peut interpréter les deux possibilités. Je m'adresse ainsi à vous pour vous demander quel est votre avis sur la question.