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Sans spoilerEn cette période incertaine où l’enchaînement des crises s'accélère en intensité et en fréquence, Alejandro Gonzalez Inarritu déploie dans son dernier film Digger un état des lieux des...
Sans spoiler
En cette période incertaine où l’enchaînement des crises s'accélère en intensité et en fréquence, Alejandro Gonzalez Inarritu déploie dans son dernier film Digger un état des lieux des forces en présence. Partant d'un postulat de film catastrophe, le métrage s'ouvre sur des horizons aussi éloignés que la satire, le burlesque, le drame ou encore l'anticipation. Le mexicain fait feu de tout bois dans une atmosphère de fin de civilisation.
En grande figure centrale, Tom Cruise incarne un Digger Rockwell détestable pour ce qu'il incarne : un capitalisme cynique et sans états d'âme. On prend autant de plaisir à le voir évoluer qu'il semble en prendre à incarner cet étasunien oint par le saint pétrole dès son plus jeune âge. Je resterai évasive sur les procédés narratifs et structurels de Inarritu pour stimuler son récit mais Digger reste le protagoniste central et encourage le spectateur à multiplier les points de vue afin de percevoir les enjeux dans leur globalité. Certes il s'agit d'une satyre, certes elle enfonce des portes ouvertes quant aux conséquences de notre inaction collective face aux désastres environnementaux qui s'annoncent. Mais le film met en avant l'humain, dans une parodie de spectacle vivant où le rires ne résonnent que pour exorciser la culpabilité, la souffrance, le deuil.
Il est difficile de parler de l’œuvre sans en trahir le concept judicieux car il s'agit bien d'une œuvre concept. Inarritu, crédité comme co scénariste, prend un malin plaisir à déstabiliser le spectateur par ses jonglages structurels et narratifs. En cela, Digger apparaît parfois comme un reflet de Birdman. Le théâtre comme toile de fond, une mise en abyme qui permet aux plus acharnés des spectateurs d'intellectualiser à outrance les tableaux offerts à leur regard. Pour citer Oscar Wilde qui n'était le dernier pour dénoncer les dérives de l'égo : le monde est un théâtre, mais la pièce est mal distribuée.
Personnages à part entière, les décors et la musique méritent à eux seuls une étude approfondie. A l'opposé de la mise en scène voltigeante de Birdman, celle de Digger se veut statique, posée, englobante. Elle permet à l’œil de butiner les différents éléments de ces natures mortes qui définissent les scènes. La photo de Lubezki fait encore des merveilles Le travail sur la fadeur des couleurs et l'aspect pourrissant et terne de l'ensemble apporte encore des éléments de compréhension et d'interprétation. La richesse des décors invite à la flânerie et participe à une stimulation de la narration environnementale. Il y a toujours un détail, un relief, un figurant pour orienter nos interrogations et éclairer nos réflexions. En contre point, la musique discrète apporte des sonorités organiques qui témoignent d'une nature et d'une humanité en voie d’extinction.
Sur le banc des accusés, les acteurs qui servent la prestation de Tom Cruise surjouent dans la grande tradition satirique. Mention spéciale à John Goodman qui trouve un rôle à sa mesure dans celui de ce POTUS égocentré, shooté à l'oxygène. Un régal. Certains passages convoquent les souvenirs d'anciens films traitant de la bêtise humaine et de notre capacité inégalée à nous auto détruire, comme Dr Folamour, Idiocracy ou plus récemment Don't look up.
Digger est un film d'intérêt public. Inarritu livre une farce grinçante qui, au détour de sa première demi heure, se permet un virage osé qui pose les bases d'une nouvelle approche d'interprétation. Le message est brutal, sans fard. Revenir à l'humain, au réel. Et quand le monde s'écroule, il faut choisir entre le rire ou la grimace.
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