Dans la vidéo précédent la projection du film au festival Reims Polar, Yutaro Seki et Kentaro Hirase, réalisateurs japonais membres du collectif gogatsu, évoquent la façon particulière dont ils ont conçu leur second long-métrage : non pas en cherchant à illustrer visuellement un point de départ scénaristique, mais en brodant au fur et à mesure un canevas narratif autour des images marquantes qu’ils avaient en tête. Une construction pour ainsi dire à rebours de la méthode habituelle, et qui transparaît directement à travers le rythme et le montage chaotiques de ce thriller inhabituel déjouant constamment les attentes du spectateur.
Alors que les premières minutes laissent supposer un déroulement classique du polar, le film se mue subitement en une mosaïque de scènes focalisées sur les instants de vie de quidams dans la société japonaise contemporaine. Des hommes et des femmes tout ce qu’il y a de plus ordinaire, sans aucun lien entre eux, si ce n’est la présence d’un individu à l’identité constamment changeante (Teruyuki Kagawa, dont la simple présence à la fois stoïque et malaisante suffit à glacer d’effroi), et dont l’apparition se conclue invariablement par une mort aussi étrange que brutale. Dans ses meilleurs moments, Disaster laisse sourdre une angoisse discrètement oppressante, à la manière d’un Kiyoshi Kurosawa avec qui le film partage de nombreux points communs. Que ce soit la mise en scène à la fois sobre et précise, adepte du plan fixe ; ou cette description d’un Mal insidieux, toujours prêt à surgir de la banalité la plus quotidienne et hors de toute compréhension, doublé ici d'une allégorie sur la Mort et son caractère aussi abrupte qu'inéluctable.
Malheureusement, pour audacieuse que soit la méthode de conception du film, elle finit néanmoins par se retourner contre lui dans sa dernière partie, quand les deux réalisateurs, visiblement en panne d’inspiration et bien forcés de boucler leur intrigue, se retrouvent à balancer pêle-mêle toutes les séquences liées à l’enquête proprement dite. Avec en prime une fâcheuse tendance à effectuer d’incessants allers-retours temporels, histoire d’ajouter la perplexité à la confusion. Et d’entrer en conflit avec l’aspect émotionnel d’un long-métrage qui, à de rares exceptions (dont une relation juste et touchante entre un jeune coiffeur et une femme de ménage plus âgée), reste trop souvent à distance de ses protagonistes.
On parlera donc de semi-réussite (ou de semi-échec en fonction de son humeur). Sans pour autant dénigrer l’approche audacieuse de son tandem créatif, animé par la conviction que le salut du cinéma passe notamment par l’invention de nouvelles perspectives de mise en scène.
Sur ce point-là, ce n’est clairement pas moi qui vais leur donner tort.