Le nouveau Spielberg Disclosure Day était sans doute ma plus grande impatience cinématographique de l'année. Plus que L'Odyssée de Nolan, davantage que Digger le prochain Iñárritu, et au moins autant que le dernier Dune de Villeneuve. Avoir la chance d'être invité à la Première française du film au magnifique Grand Rex (élue plus beau cinéma du monde selon la magazine britannique Time Out) est un privilège, d'autant plus quand l'équipe au quasi grand complet est présente. C'était déjà dans cette salle que j'avais découvert en décembre 2022 le précédent long métrage du cinéaste, le touchant et intime The Fabelmans, à l'occasion des 90 ans du Grand Rex. J'ai ainsi l'impression de boucler la bouche, c'est Noël avant l'heure !
Dans la salle, je suis fébrile : d'Indiana Jones à Jurassic Park, des Dents de la mer à Rencontres du troisième type, du Soldat Ryan à Ready Player One, Spielberg m'a accompagné durant toute la construction de ma cinéphilie, et c'est le réalisateur à qui j'ai décerné le plus de 10/10. Voir le monsieur en chair et en os, entouré de son casting, est proche de ce que j'imagine être la réaction d'une groupie devant son artiste musical préféré.
Avant de venir, j'avais regardé les premières réactions de la presse américaine : "Le meilleur Spielberg depuis 20 ans" (Germain Lussier de Gizmodo), "Sans surprise, Spielberg signe encore un immense coup de maître" (Steven Weintraub, rédacteur en chef de Collider), "Spielberg au sommet de son art" (Jim Hemphill pour IndieWire). De bon augure, même s'il faut toujours prendre les propos des journaleux américains avec d'énormes pincettes : ils sont presque toujours dithyrambiques, que le film soit bon ou raté.
Trêve de bavardages : Disclosure Day est un très honnête divertissement familial, mais n'atteint pas les sommets promis. On retrouve pourtant les thématiques chères au maître Spielberg : le goût du fantastique, sa fascination pour les Aliens et la vie extraterrestre, et les théories du complot et autres lanceurs d'alertes (on pense à Pentagone papers par exemple). Mais ici, le scénario - qu'il co-signe avec David Koepp, qu'il retrouve pour la 5e fois après Jurassic Park 1 & 2, La Guerre des Mondes, et Indy et le royaume du crâne de cristal - paraît moins solide qu'à l'accoutumée.
Depuis 79 ans (tient tient, c'est l'âge de Spielberg), les extraterrestres ont atterri sur Terre. Le gouvernement américain cache leur existence à la population, car le séisme de leur révélation pourrait déstabiliser l'ordre du monde (excuse faiblarde). Quelques décennies plus tôt, les États-Unis ont créé sous l'égide du Ministère de la Défense un organisme secret autofinancé chargé de deux grandes missions : classer au secret les multiples preuves de vie extraterrestre d'une part, et exploiter les technologies Aliens pour le plus grand bien de la Nation d'autre part.
Daniel Kellner - Josh O'Connor est super dans le rôle - notre héros est l'archétype du lanceur d'alerte de cinéma. Geek ultime et brillant, il a été recruté par l'Organisation après quelques mois de prison afin de protéger les données. Peu à peu, avec un petit groupe d'une douzaine d'employés et sous l'égide d'Hugo (Colman Domingo), une opération clandestine est montée pour exfiltrer les preuves et les dévoiler au grand public sur toutes les chaînes de TV : c'est le fameux Disclosure Day, le Jour de la Révélation. Le film démarre alors que les dossiers sensibles ont déjà été volés et qu'une chasse à l'homme s'organise pour empêcher leur diffusion.
En parallèle, nous suivons la petite vie bien rangée de Margaret, interprétée par l'excellente Emily Blunt, présentatrice météo d'une petite chaîne locale, qui voit un beau matin son quotidien chamboulé par l'apparition d'un oisillon dans son appartement. La scène en apparence anodine déclenche chez elle la libération de véritables super-pouvoirs psychiques et linguistiques.
Du côté des méchants, on retrouve avec plaisir Colin Firth sous le costume de Noah, Directeur de l'Agence. Bien que je l'ai trouvé un peu fatigué et pas au meilleur de son jeu, l'acteur reste extrêmement convaincant. Pour l'aider dans son objectif de stopper Daniel, Hugo et la team des lanceurs d'alerte, Noah fait usage d'une technologie Alien renversante : un bâton d'acier et quelques capteurs permettent en effet de se "connecter" à des personnes à distance, soit pour discuter avec elles (et essayer d'identifier au passage les lieux où elles se cachent), soit pour en prendre carrément le contrôle, contre leur gré. Cette ligne de science-fiction assez gros sabots est pour moi la plus grosse faiblesse du film : à partir du moment où on peut contrôler sans peine quelqu'un à distance, quasiment tout est permis au scénario, celui-ci perd ainsi considérablement en enjeux. Petite digression mais c'est exactement le problème de Marvel aujourd'hui : en ouvrant les portes du Multivers, tout est devenu possible (un héros meurt ? pas de problème, on va chercher son double dans un autre univers), détruisant ainsi tout enjeu dramatique, et érodant au passage l'intérêt des spectateurs.
Bien sûr ici, la mise en scène est très belle, à mi-chemin entre E.T. et A.I. Spielberg s'amuse avec les cadres, les mouvements de caméra, et quelques plans-séquences minutieux. L'humour est également au rendez-vous, par quelques touches éparses qui font s'esclaffer la salle, à l'image de cet homme de main qui touche le Bâton alien et disparaît subitement.
Enfin bien sûr, on retrouve avec nostalgie et bonheur la partition de l'immense compositeur John Williams, qui signe avec Disclosure Day sa 30e collaboration avec Spielberg (depuis le premier film de cinéma du cinéaste, Sugarland Express en 1974). Seul Spielberg pouvait faire sortir Williams de sa retraite, et on retrouve ici les variations si reconnaissables du musicien et de son orchestre symphonique.
Malgré quelques scènes d'action sympathiques (la séquence du train, la course poursuite en voiture), Disclosure Day souffre légèrement de sa longueur de 2h30. Non pas que le spectateur s'ennuie ferme, mais on ressent tout de même un léger ventre mou au milieu. On oublie bien vite ce petit passage à vide devant la magnifique scène finale qui m'a donné quelques frissons, et où l'on retrouve toute la grâce spielbergienne !