Lorsqu'il se saisit en 2013, d'un sujet brûlant, mais ignoré à l'époque (les difficiles conditions d'accueil et de labeur des travailleurs étrangers temporaires, dans le cadre du programme gouvernemental canadien -PTET_) Pier-Philippe Chevigny, déjà auteur de plusieurs courts-métrages choisit dans une première intention de le traiter sous la forme d'un documentaire, avant d'y renoncer ayant échoué à convaincre les victimes de témoigner. Abordé donc sous la forme d'une fiction, la réflexion n'en a pas moins conservé une approche quasi documentaire dans la forme ; "Dissidente" use (abuse même un peu) de gros plans, de nombreux plans séquences, pour des instants captés sur le vif dans un format 1:37 qui resserre le cadre autour des personnages (et leur sensation d'enfermement)


Mais, si ces effets sont parfois de nature à favoriser l'immersion, ils tendent ici à mettre une certaine distance entre le récit et un spectateur renvoyé au rôle d'observateur attentif que lui assigne en règle générale le genre documentaire.


Certes, l'élément de fiction prend les traits d'un personnage attachant, Ariane, la petite quarantaine, célibataire, récemment embauchée pour encadrer l'insertion de travailleurs guatémaltèques dans une société alimentaire de la vallée de Richelieu au Québec.

Parce qu'elle est elle même d'ascendance guatémaltèque par son père et parle parfaitement la langue de Miguel Angel Asturias (et de Cervantès), Ariane sera "un lien de parole" entre les travailleurs et leur employeur et également, la première à s'interroger sur les conditions de logement des travailleurs, (des dortoirs équipés de caméras de surveillance), sur les conditions d'exercice d'un travail très pénible qui consiste à "pelleter" du blé dans une fosse remplie d'eau croupie, douze heures par jour et quasiment sans jour de repos.


Pourtant, comme tous les salariés et dirigeants de l'entreprise , elle s'accommodera dans un premier temps de la situation, parce que ... c'est le système qui veut ça ! Et tous même s'il en sont un peu complices, sont également présentés comme des victimes, y compris Stéphane le PDG, qui a l'occasion de plusieurs scènes -qui peuvent interroger- , sera présenté comme un personnage enchaîné mais plutôt sympathique....


Les diktats de rentabilité, le souci d'une productivité toujours accrue et cette pression permanente exercée par le nouveau propriétaire de l'entreprise, symbole d'une économie mondialisée, inhumaine et anonyme, un français nommé Richard que l'on ne verra jamais à l'image, sont dit-on à Ariane les seuls responsables. Mais, alors que chacun se cache derrière son petit doigt, elle va peu à peu prendre conscience de sa responsabilité et se souvenir que chaque être humain a le pouvoir d'influer sur ce qui semble inéluctable.


La mécanique, retorse, est décrite avec précision, avec un ancrage historique sérieux. La situation des ces travailleurs qui évolue (un peu) au Québec, comparée récemment par Tomoya Obokata, le rapporteur spécial des Nations unies, à une forme d'esclavage moderne devrait constituer une forte source d'indignation ; pourtant, "Richelieu" manque d'une perspective plus tranchante, d'un esprit de révolte plus affirmé, et ne semble jamais sortir d'une forme de constat, presque d'acceptation, même si le cinéaste a au moins et c'est déjà un pas le mérite de révéler la condition de ces travailleurs.

Yoshii
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le 5 juin 2024

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