Ne l’ayant jamais lu, c’est en parfait néophyte que j’aborde Don Quichotte de Miguel de Cervantes. De ce monument littéraire, je ne connaissais jusqu’ici qu’un écho lointain, à travers le fascinant Lost in La Mancha, chronique du naufrage du projet avorté de Terry Gilliam. Autant dire que cette découverte de la version française réalisée par Georg Wilhelm Pabst, avec Feodor Chaliapine dans le rôle-titre, relevait presque de l’initiation.
Tourné simultanément en plusieurs langues — pratique courante au début des années 1930 — le film étonne d’emblée par son hybridité. Œuvre parlée, chantée, parfois presque opératique, ce Don Quichotte déroute autant qu’il intrigue. On comprend sans peine ce qui a pu nourrir l’obsession de Gilliam : la figure du chevalier errant, fantasque et décalé, évoque irrésistiblement celle du Baron de Münchhausen, autre grand mythomane de l’imaginaire européen.
Le film n’est pourtant pas sans défauts. Le jeu de Chaliapine, tout en emphase et en roulades de “r”, confine parfois à la surcharge, tandis que l’ensemble de la distribution adopte un registre très théâtral, presque figé. Cette stylisation, typique d’un cinéma encore proche de la scène, crée une distance qui empêche toute véritable empathie : les personnages, qu’ils soient ridicules, lâches ou antipathiques, peinent à susciter l’attachement. Les figures féminines, quant à elles, restent reléguées à des fonctions décoratives peu valorisantes.
Et pourtant, derrière ces maladresses, affleure un véritable regard de cinéaste. Pabst impose par moments une mise en scène inventive, traversée d’idées visuelles qui témoignent d’une ambition réelle. Le film oscille ainsi entre archaïsme et éclairs de modernité, entre pesanteur théâtrale et fulgurances cinématographiques.
Au final, sans être un grand film, ce Don Quichotte demeure une curiosité stimulante, une porte d’entrée imparfaite mais intrigante vers un mythe littéraire que je finirai, sans doute, par aller explorer à sa source.