Don't Worry Darling avait pas mal fait parler de lui à sa sortie, notamment via une certaine presse à scandale et, peut-être, des critiques toujours plus promptes à descendre en flèche les premiers films de réalisatrices, à qui l’on pardonne toujours moins les errements qu’à leurs équivalents masculins. Quand je vois le film aujourd’hui, trois ans plus tard, le battage médiatique est tombé. On démarre ainsi dans une soirée qui pose tout de suite le décor : des femmes qui amusent la galerie devant leurs maris, dans un environnement qui oscille entre la fin des années 50 et le début des années 60 ; cette Amérique idéalisée où l’homme règne sur son foyer, où il part toute la journée pendant que Madame, astique, prépare, sourit, se fait belle… et reste en tout et pour tout une figure disponible, aussi bien émotionnellement que sexuellement, pour un mari tout-puissant.
Dans ce cadre rapidement esquissé, on entrevoit très bien la domination, parfois subtile, que les maris exercent sur leurs femmes. Dans cette banlieue joliment circulaire (motif central du film) le couple formé par Alice et Jack est l’un des rares à ne pas avoir d’enfant, selon leurs propres mots « se satisfaisant à eux-mêmes ». Et effectivement, quand Jack revient le soir, Alice a tout fait pour l’accueillir, le retrouver et se dévouer entièrement, corps et âme, à lui. Cette petite société élitiste est complètement perdue dans le désert, enfermée sur elle-même dans une forme d’utopie de pacotille, dénommé le projet Victory et dirigé par Frank. D’abord perçu comme leader, il se révèle gourou d’une société qui vire aussi subtilement qu’évidemment vers le fascisme.
Mais Alice a des doutes. Des cauchemars, des visions distordues, quelque chose de malaisant. Comme si, finalement, ce à quoi elle se dévoue toute la journée n’était pas aussi idyllique que prévu. Une sortie de route, et Alice suit le lapin dans le tunnel. Mais plutôt que d’écouter ses doutes, on la fait taire, on la médicalise, on la ramène dans le rang. Elle n’est pas la première : quand une femme remet le cadre en question, c’est qu’elle délire. Les femmes ici n’ont pas d’autres désirs que d’être disponibles pour leur mari. Et elles ne réalisent aucune activité dont elles, ou quelqu’un d’autre qu’eux, pourraient bénéficier. Pendant qu’Alice s’enfonce dans le doute et l’isolement, pendant qu’on lui fait croire qu’elle s’imagine des choses, Jack, lui, s’élève. Et c’est ce qu’on lui reprochera à elle : freiner son ascension. Elle doit penser à lui, car ses propres désirs à elle n’existent pas.
Olivia Wilde a conscience que son film arrive des années après The Truman Show, Matrix, ou une multitude d’autres œuvres qui combinent science-fiction, fantastique ou réalité alternative avec un propos sur l’aliénation et le manque d’auto-déterminisme. Ici s’ajoute une relecture plus actuelle de l’aliénation féminine et, quelque part, de l’opposition entre une masculinité toxique et revancharde et une domination fantasmatique : reprendre le pouvoir sur leur monde en dominant leur épouse, qui devient alors leur poupée. Alors oui, le film n’est pas forcément novateur, mais je trouve que c’est quand même un objet assez bien réussi. Notamment, le travail esthétique est solide. Ce que la réalisatrice réussit vraiment, c’est la mise en place d’une esthétique et d’une ambiance étouffantes. Elle joue extrêmement bien avec tout le décor qu’elle crée. Bien sûr, le motif récurrent du cercle : la pupille, la construction de la ville, les danseuses, les objets du quotidien… un motif parfait, sans faille, sans aspérité. La mise en scène joue brillamment avec cette artificialité : les décors sont trop nets, les visages trop lisses, la répétition des motifs souligne l’enfermement, l’éternel retour du même. Tout est fait pour que l’on comprenne que cette réalité est fabriquée.
Le film propose d’excellents choix de casting. Comme Chris Pine, loin de son registre attendu de golden-boy. Il utilise son charisme, d’ordinaire un peu cabotin, dans quelque chose de beaucoup plus sombre. La scène de la cuisine avec Florence Pugh est assez incroyable. Ou celle où il est sur scène et demande à Harry Styles de danser. Il arrive à sortir, dans ce contre-emploi, quelque chose de profondément vénéneux. Et en face, on a bien sûr Florence Pugh, immense actrice, qui fait ressortir une vraie complexité dans son jeu. Là aussi, la scène de réception qui célèbre son mari est d’une grande puissance : elle doit entièrement se canaliser et en même temps, elle a les larmes aux yeux. C’est une très belle prestation.
Le film a évidemment des défauts. Il peut être un peu lourd dans certaines de ses références. Il y a quelques écarts de scénario. Par exemple, ce crash d’avion : est-ce un motif récurrent ? Un élément déclencheur ? On ne sait pas trop. Certaines choses restent inégales ou peu compréhensibles, comme la révolte de Shelley. Peut-être que j’aurais aimé que le film pousse plus loin, notamment sur la confrontation finale. La première confrontation entre Alice et Jack s’arrête brusquement. Jack reconnaît très peu, refuse de lui révéler le fond du problème. Et on n’aura pas vraiment de catharsis. Dans The Truman Show, Truman confronte son « créateur » avant de s’échapper : il offre une émancipation réelle et joyeuse du personnage par rapport à son créateur. Il me manque peut-être un tout petit peu de ça, ici. Ce n’est pas que le film aurait dû faire la même chose, d’autant qu’il est en ce sens bien plus sombre, mais ça m’a un peu laissée sur ma faim.
Malgré ses maladresses, c’est un premier film qui ose. Ambitieux, maîtrisé par endroits, un peu trop sage ailleurs, il pose de vraies questions sur l’aliénation contemporaine, les masculinités blessées et les systèmes d’enfermement idéologique. Il a été, à mon sens, jugé avec une sévérité excessive, probablement parce qu’il dérange, et peut-être aussi, il faut le dire, parce qu’il est signé par une femme. En tout cas, Don’t Worry Darling mérite d’être (re)vu aujourd’hui, sans le bruit qui l’entourait, pour ce qu’il propose réellement : une fable noire, imparfaite, mais stimulante.