Il est à croire que Dominik Moll a trouvé un filon particulièrement inspirant depuis son précédent film : le césarisé La Nuit du 12. En effet, comme dans ce dernier, on est plongé au cœur d’une enquête, principalement par le biais d’un personnage de flic. On est aussi dans une thématique ô combien contemporaine, bien inspirée de faits divers. Et on ressent la même détermination à servir la vérité et la justice, ainsi qu’une même désespérante sensation d’impuissance.
Ici, on est en 2019 — soit seulement six années avant notre finissant an de grâce 2025, ce qui est très peu (suffisant pour avoir le recul nécessaire !), tout en donnant l’impression, vu l’avalanche étouffante d’actualités, aussi bien nationales qu’internationales, à laquelle on a eu droit durant ce court laps de temps, qu’on a pris 600 ans dans la gueule. Et 2019, c’est l’année du mouvement des gilets jaunes. Et l’une des conséquences de cette crise sociale, ce sont les violences policières. C’est l’un de ces très nombreux cas — ce que met très bien en avant une séquence lors de laquelle on voit la protagoniste et ses collègues travailler une quantité énorme de dossiers, rédigeant continuellement des courriers bien procéduriers, le tout avec leur voix off se chevauchant — que la policière de l’IGPN (la fameuse « police des polices » !) que l’on suit va particulièrement s’acharner à résoudre (en grande partie grâce à l’image, omniprésente !).
Alors, on aurait pu légitimement craindre qu’avec un tel sujet, l’ensemble se fracasse sur l’écueil stupide de la haine anti-flics. Heureusement, ce n’est pas du tout le cas. Moll et son coscénariste, Gilles Marchand, ne montrent pas du tout une réalité en noir ou en blanc. On est dans une zone grisée. Dans ce but, on montre la moindre contradiction, le moindre paradoxe, la moindre nuance. Sans pour autant les approuver et sans remettre en question le fait qu’il y ait de grosses pommes bien pourries dans le cageot, on peut comprendre pourquoi certains membres des forces de l’ordre peuvent craquer. Tout comme on peut comprendre que le citoyen normal puisse n’avoir aucune confiance envers les personnes censées le protéger et les institutions en général. Tout comme on peut constater que la plupart des gilets jaunes sont des gens respectables, ne réclamant que plus de justice sociale, hélas noyés dans un engrenage qui les a très vite dépassés, plongés dans un chaos complet — dont les casseurs, les pilleurs, les médias et les politiciens ont su bien profiter. Les deux grandes catégories perdantes : Monsieur et Madame Tout-le-monde et les policiers ayant vraiment une éthique.
Et la réalisation, à travers des images — recréées ou non — filmées au portable, d’une grande manifestation ayant dégénéré à Paris, ainsi qu’à travers des photos des événements ou de leurs suites, réussit à nous rappeler cette époque explosive, d’une manière tangible — qui, même si les ronds-points ne sont plus occupés, reste là, sourdement, dans l’atmosphère.
Atmosphère qui s’infiltre partout dans le film — sauf dans un endroit particulier, sur lequel je vais revenir. Symptomatique de cela, le travail de notre enquêtrice la poursuit absolument partout, y compris lors de ses moments de loisir ou dans le cadre familial.
Sinon, il y a un autre aspect que j’ai apprécié dans l’histoire : on pénètre dans plusieurs strates de la société. Ce qui fait qu’on a une séquence se déroulant dans un palace, lieu que fréquentent les riches (que l'on ne voit pas, mais qu'on sert !). Scénaristiquement, elle est utile parce qu’essentielle pour faire avancer l’intrigue, mais c’est aussi une occasion de souligner, sans en avoir l’air, que les plus fortunés, malgré la proximité géographique, vivent dans un tout autre monde que le nôtre, où rien ne dépasse, où tout est réglé au millimètre.
Porté, en outre, par une distribution impeccable, faisant plus vrai que nature, en tête de laquelle trône une Léa Drucker au sommet, Dossier 137 est un long-métrage d’une grande justesse, posant des questions importantes, y répondant d’une façon pertinente, parvenant pleinement à nous faire saisir pourquoi on a parfois besoin de se réfugier dans le visionnage de vidéos rigolotes de chats sur Internet pour oublier.