Dossier 137
7
Dossier 137

Film de Dominik Moll (2025)

Voir le film

Dossier 137 est révélateur d’un malaise sociétal aux multiples ramifications. Il se présente sous la forme d’une enquête suite à un grave incident lors des manifestations des gilets jaunes à Paris un jour de début décembre 2019. Le 8 étant cité à la place du 7, ne jamais oublier qu’il s’agit d’une fiction inspirée de faits réels. Pour ces faits réels, quelques images des manifestations des gilets jaunes à Paris, sur les Champs Elysées et aux alentours de l’Arc de Triomphe donnent une idée de l’ambiance. Ceci étant dit, tout dans le film sonne juste. De plus, il bénéficie d’une mise en scène au cordeau et d’un montage remarquable qui le rendent palpitant de bout en bout. Le casting est impeccable et Léa Drucker porte littéralement le film dans le rôle de Stéphanie Bertrand, inspectrice de l’IGPN (Inspection Générale de la Police Nationale), où elle fait merveille (bien soutenue par Pascal Sangla, Mathilde Roerich et Claire Bodson qui interprètent ses assistants). L’enquête de Stéphanie commence quand elle reçoit Mme Girard, la mère du jeune Guillaume (20 ans) blessé à la tête par un tir de LBD (flashball) ce soir-là, alors que d’après le témoignage de Rémi Cordier (Valentin Campagne) qui l’accompagnait à ce moment-là, Guillaume n’avait rien fait.


Le malaise sociétal émerge d’emblée avec les manifestations des gilets jaunes. Les participants sont nombreux, pas vraiment organisés, mais en colère parce que vivant pour beaucoup dans des conditions aux limites de la misère sociale. Les manifestations se sont succédées, semaine après semaine et les nerfs sont tendus. Les témoignages mettent en évidence que ce jour-là, le gouvernement émet des signes proches de la panique. En fait, il apparaît que du côté des manifestants, beaucoup imaginent qu’ils participent à une sorte de nouveau mai 68. Du côté des forces de l’ordre, des instructions sont communiquées dans l’urgence, ce qui ouvre la porte à des initiatives de plus en plus incontrôlées au fil des heures. Il semblerait que des policiers se soient équipés avec du matériel personnel (des casques de VTT notamment). Les actions non coordonnées amènent des groupes de policiers en civil à arpenter les rues proches des Champs Elysées et prendre des initiatives dans le feu de l’action (ils ne se contentent pas de chercher à neutraliser les individus violents et les casseurs qui œuvrent en marge de la manifestation). Un fait grave survient donc lorsque le hasard met Guillaume (Côme Péronnet) et Rémi face à l’un de ces groupes.


La deuxième composante principale de ce malaise sociétal concerne donc les forces de l’ordre de manière générale. Les policiers sont mal perçus, mais ce n’est pas nouveau en France, pays de rebelles à l’autorité pour simplifier. Plus grave, on constate un manque de confiance de la population vis-à-vis des policiers. Il se manifeste par un réflexe quasi systématique de fuir ces forces de l’ordre, donnant l’impression que chaque individu a quelque chose à se reprocher. Et les personnes issues de l’immigration se sentent davantage visées que les français de souche. Cette impression est renforcée par le fait que les sanctions vis-à-vis de policiers sont particulièrement rares. Pourtant, quand quelque chose de grave se produit, on est tous bien contents que la police puisse intervenir. L’exemple typique est le drame du Bataclan et ces dizaines de victimes. Ce sont les policiers de la BRI (Brigade de Recherche et d’Intervention) qui sont intervenus et qui jouissent désormais d’un statut de quasi héros. Pourtant, Victor (Solàn Machado-Graner) le fils adolescent de Stéphanie va jusqu’à prétendre que son père (Stanislas Merhar) est enseignant auprès de ses copains. Quant à Stéphanie, dans un tête-à-tête avec le père de Victor dont elle est séparée, elle doit essuyer de sévères critiques pour être passée des stups à la l’IGPN (pour avoir davantage de temps à consacrer à Victor), où elle passe son temps à scruter le travail et les éventuelles erreurs de ses collègues, quand il reste tant d’affaires à traiter.


Même si ce n’est qu’une composante indirecte du malaise, le fait que Stéphanie aille au-delà de ses prérogatives me semble significatif. D’abord diffuse, son action dérive progressivement, même si c’est toujours dans un souci de faire progresser son enquête. Elle en arrive (nous en arrivons) d’ailleurs à un constat absurde : si elle n’avait pas pris des initiatives personnelles qu’on finit par lui reprocher, elle n’aurait jamais pu démêler tous les fils de cette enquête. A noter une scène tellement surréaliste qu’elle provoque le rire malgré une situation totalement hors comédie : dans un supermarché où elle fait ses courses, Stéphanie est interpellée par Mme Girard dont l’attitude (logique) amuse parce que c’est le monde à l’envers. Une scène à méditer car elle symbolise ce que le réalisateur Dominik Moll cherche à montrer, bien aidé en cela par son scénariste habituel Gilles Marchand. A noter aussi dans ce supermarché, la musique de fond diffusée dans le magasin qu’on parvient à identifier en étant vraiment attentif The Final countdown au choix révélateur. Le décompte final en question pourrait être celui avant que la société ne s’effondre. Quant à la musique, la sono est de si mauvaise qualité qu’il faut une réelle attention pour l’identifier. Et puisqu’il est question des rares musiques du film, il faut signaler aussi le titre Siffler sur la colline que la famille Girard chante à tue-tête dans la voiture qu’ils empruntent pour monter sur Paris défiler avec les gilets jaunes. Ils sont enthousiastes comme s’ils allaient faire la fête. Ils chantent ce titre dont l’interprète, Joe Dassin, est bien connu pour Aux Champs Elysées où ils vont se retrouver pour manifester. Autre détail franchement révélateur, la famille Girard qui monte sur Paris, en profite pour… faire du tourisme. Comme quoi ils n’avaient aucune conscience des dangers potentiels vers lesquels ils couraient, et surtout pas Guillaume dont la tête à ce moment-là contraste vertigineusement avec celle qu’il affiche environ un an plus tard, une fois sorti de l’hôpital (plan final, pas forcément indispensable à mon avis).


L’autre composante du malaise général, plus discrète dans ce film mais néanmoins présente, c’est l’antagonisme hommes/femmes. Outre la situation personnelle de Stéphanie, il apparaît dans une chamaillerie entre ses parents, alors que sa mère regarde des vidéos de chats pendant que son père lit le journal. Le père reproche à la mère une activité débilitante, allant jusqu’à prétendre qu’elle consacre plus de temps à ces vidéos insignifiantes qu’à lui-même. Le dialogue ne sera évidemment pas constructif, puisqu’elle va jusqu’à lui reprocher d’être violent sur un prétexte fallacieux. Alors, évidemment ce n’est pas en regardant des vidéos de chats qu’on agresse la société. D’ailleurs, qui sait si Stéphanie ne finira pas ainsi, elle aussi ? Elle reproche à sa mère de trop parler sans réfléchir, n’ayant aucune idée de ce qu’elle Stéphanie peut faire dans son métier. On en arrive donc à la conclusion que le vrai souci, c’est que notre société se déshumanise, avec l’envahissement du numérique qui va désormais jusqu’à l’utilisation de l’IA dont on se doute qu’elle va se généraliser, reléguant l’humain au rang de quasi accessoire. L’essentiel étant l’efficacité, on en revient à la fonction des policiers à qui on demande de l’efficacité et des nerfs d’acier, oubliant qu’il s’agit d’êtres humains pourvus d’un cerveau dont chacun fait usage de manière personnelle (ressenti, émotions, etc.) Or, malgré des consignes bien connues, la désorganisation du moment a pu laisser croire à certains qu’ils étaient au-dessus des lois, justifiant l’existence et l’action de l’IGPN. Très révélateur, un policier reconnaît qu’au début il était plutôt d’accord avec les gilets jaunes. Or, par la suite, on en observe qui vont jusqu’à mentir de façon éhontée face à l’évidence quand on leur montre ce qu’ils ont fait. Le film met donc en lumière les limites d’un système.


Outre le cas de Guillaume, le plus gênant réside dans les nombreux détails significatifs de ce film où chaque détail a son importance : des signes faisant penser que les principes démocratiques en prennent un coup au pays de la liberté d’opinion. Un policier demandant à un membre de la famille Girard d’arrêter de filmer à un contrôle (le policier va jusqu’à poser sa main sur le téléphone pour boucher la caméra) et le démontage à la va-vite d’un édifice de fortune qui servait à abriter les gilets jaunes à un rond-point !

Electron
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Vus au ciné en 2025

Créée

le 7 déc. 2025

Critique lue 106 fois

Electron

Écrit par

Critique lue 106 fois

15
13

D'autres avis sur Dossier 137

Dossier 137

Dossier 137

9

Fidjing

384 critiques

Critique de Fidjing : Dérapage inacceptable !

Ce film policier français est de Dominik Moll .Moll s'est inspiré sur des articles de presse basée sur des faits réels pour nous plonger dans une histoire fictive du Dossier 137 qui concerne un jeune...

le 30 sept. 2025

Dossier 137

Dossier 137

5

RaphaelKoster

640 critiques

ACAB

Enquête sur une violence policière glaçante dans sa banalité routinière. Réprimant dans le sang la protestation citoyenne, joyeuse et familiale, venue défendre ses droits dans un esprit de fête. Au...

le 26 mai 2025

Dossier 137

Dossier 137

7

Plume231

2401 critiques

Pays à cran, police à bout !

Il est à croire que Dominik Moll a trouvé un filon particulièrement inspirant depuis son précédent film : le césarisé La Nuit du 12. En effet, comme dans ce dernier, on est plongé au cœur d’une...

le 20 nov. 2025

Du même critique

Un jour sans fin

Un jour sans fin

8

Electron

870 critiques

Parce qu’elle le vaut bien

Phil Connors (Bill Murray) est présentateur météo à la télévision de Pittsburgh. Se prenant pour une vedette, il rechigne à couvrir encore une fois le jour de la marmotte à Punxsutawney, charmante...

le 26 juin 2013

Quai d'Orsay

Quai d'Orsay

8

Electron

870 critiques

OTAN en emporte le vent

L’avant-première en présence de Bertrand Tavernier fut un régal. Le débat a mis en évidence sa connaissance encyclopédique du cinéma (son Anthologie du cinéma américain est une référence). Une...

le 5 nov. 2013

Vivarium

Vivarium

7

Electron

870 critiques

Vol dans un nid de coucou

L’introduction (pendant le générique) est très annonciatrice du film, avec ce petit du coucou, éclos dans le nid d’une autre espèce et qui finit par en expulser les petits des légitimes...

le 6 nov. 2019