Après La Nuit du 12, où Dominik Moll s'attachait à mettre en scène les turpitudes d'une brigade de la PJ de Grenoble confrontée à la clandestinité sournoise d'une misogynie qui ne dit pas son nom et n'avoue jamais ses crimes, nous revoilà plongés dans l'institution policière au moment même où elle vacille.
Dans un souci d'équilibre avec son dernier film, il ne sera plus question de représenter des policiers quasi-exempts de défaut, servant avec dévotion et œuvrant en chœur pour le bien commun, mais bien de marquer la déviation d'un système policier en proie à la gangrène fasciste et à l'inconséquence institutionnelle dans son moment de tension le plus extrême qu'il ait connu ces dernières années.
La scène d'introduction, constituée d'un défilement de photographies des manifestations de 2018 et d'une bagarre de parking, ancre le récit dans un narratif oppositionnel qui suivra le personnage incarné par Léa Drucker dans chacune de ses scènes. Une opposition que mettra en scène le réalisateur en une succession de dialogues dans lesquels le bien nommé « champ contre-champ » se fera maître d'une bataille juridique et administrative où l'antagonisme s'incarne dans tous les interlocuteurs. L'isolement de cette commandante de l'IGPN serait alors total si les quelques scènes de cohésion sociale (avec ses collègues et ses parents notamment) ne venaient pas briser ce cadrage pour englober ses protagonismes dans des plans moyens qui embrasseront le groupe d'inspecteur et soulageront momentanément la solitude de notre personnage principal. L'apogée de cette mise en scène se situera dans une scène de discussion avec le père, policier lui aussi, incriminant explicitement sa femme pour le travail de recherche qu'elle mène contre la corporation policière. Le champ contre-champ brisera alors sa frontalité pour faire asseoir ses deux personnages l'un à côté de l'autre sur le même banc d'une parentalité fragmentée mais unie dans l'amour d'un fils karatéka.
Toujours dans une volonté de retranscription quasi documentaire, Dossier 137 est aussi l'incarnation d'une enquête qui tente de remonter les ramifications géographiques du mouvement des Gilets Jaunes. Les rues de Paris intra-muros étant devenues ponctuellement le cœur de la bataille politique un samedi par semaine, c'est aussi le lieu où les liens corporatifs de l'institution policière sont les plus forts et où la critique du système en place restera tue du dimanche au vendredi. Dans l'idée d'un retour inverse du trajet de la famille de manifestants meurtris, c'est donc dans la périphérie que la vérité et l'empathie pour le mouvement se trouveront. Une première fois dans le village de Saint-Dizier où un père grincheux refuse de fermer les yeux sur la violence politique des combats qui font rage dans la capitale et sur leurs conséquences au sein d'un pays dont la démocratie semble désormais amoindrie. Une deuxième fois dans ce même village, avec une mère que l'on pensait apathique et désintéressée mais qui témoigne finalement d'un élan d'empathie pour le jeune garçon de son aide-soignante et pour la cause que cette famille est allée défendre sur l'avenue des Champs-Élysées. Et une troisième fois dans la ruelle sombre d'une banlieue parisienne où les qualités d'actrice de Guslagie Malanda donnent corps à un pont entre les luttes des quartiers et celles des Gilets Jaunes, tout en conservant un réalisme cru qui n'oublie pas les relatifs « privilèges » qu'a eus ce mouvement du fait de sa majoritaire blanchité.
Le personnage de Léa Drucker succombera un instant à la tentation de sa mère, celle de ne pas regarder la réalité trop douloureuse d'un monde qui s'entrechoque avec toute sa violence et de préférer l'apaisement momentané d'une vidéo de chat. Dans cette réalité, la vérité sur les agissements des policiers en 2018, tout comme les moments de joie précédant la manifestation, surgissent de l'œil du petit écran et resserrent le cadre tout en redéfinissant la narration du film. Cette réalité invariable, infalsifiable, se passe de militantisme et de mots puisque l'image suffit : elle prend parti d'elle-même et mène une lutte pixélisée contre cette police délinquante et menteuse.
Mais malgré cette radicalité apparente, le film conserve un paradoxe majeur, d'autant plus qu'il réside dans le nœud de sa narration : la victime.
D'un côté, le choix de cette blessure affirme la radicalité du propos dans une scène de fin poignante où le dessein de l'institution policière s'incarne tristement dans ce crâne fracturé et cette parole définitivement altérée : bâillonner, museler, faire taire toute opposition, ou au moins la terroriser suffisamment pour qu'elle n'ose jamais remettre un pied dans un mouvement de contestation.
De l'autre, le choix de cette victime « parfaite », objectivement innocente, travailleuse, rurale et vraisemblablement dépolitisée (même vis-à-vis de la lutte des GJ), aide probablement à l'empathie d'un spectateur de droite mais reste dans la gorge du spectateur de gauche que je suis. La mise en place de cette victime irréprochable apparaît alors comme artificielle et reprend le questionnement qu'esquissait le personnage de Guslagie Malanda : « Vous auriez fait une enquête si ça avait été un Noir qui s'était fait tirer dessus ? » L'industrie cinématographique française aurait-elle permis de faire un film si la victime avait été noire ou arabe, d'extrême gauche, ou avait usé d'une quelconque violence envers la police ?
Pensées aux camarades Gilets Jaunes mutilés et à Zineb Redouane, assassinée par les forces de l'ordre.