On date souvent la naissance du Dracula au cinéma par cette version de Browning, qui inaugure pour Universal un précieux creuset du film fantastique dont la descendance sera très riche. C’est oublier un illustre prédécesseur, le Nosferatu de Murnau qui, privé des droits d’adaptation, dut renoncer à l’appellation officielle. Personne ne s’y trompera, et surtout, la force expressive et visuelle de l’expressionniste allemand fait une ombre particulièrement cruelle sur ce début de franchise hollywoodienne.
Comme pour Frankenstein qu’Universal sortira la même année, le film est adapté d’une pièce de théâtre dans laquelle jouait déjà Lugosi, ceci expliquant un grand nombre de ses défauts : son jeu statique, la part trop importante dédiée aux dialogues, et la mise au rencart de tout ce qui pourrait faire la vigueur visuelle du mythe. Alors qu’un prologue transylvanien (justement ajouté à la version théâtrale) se révélait prometteur dans la grandiloquence de décors et le déploiement de tout le folklore inhérent à la légende (toiles d’araignée, bestiaire étrange (un tatou fait même son apparition !), épouses en robe blanche, crypte en clair-obscur…), la suite s’enlise très rapidement.
L’engouement d’Hollywood pour le parlant, arrivé quelques années plus tôt, est ici patent dans la manière dont il paralyse la syntaxe qui donnait toute sa vie à l’expression du muet. On cherchera en vain toute la thématique du désir ou la sensualité, les scènes de morsure étant systématiquement coupées, et l’horreur se résumant à une chauvesouris suspendue par un fil. Van Helsing devise sans fin pour exposer au public la connaissance exhaustive du fonctionnement d’un vampire, la demoiselle se contente de poliment hurler ou la possession par l’hypnose, et le tout est emballé dans l’heure et quart contractuelle qu’Universal alloue à de telles productions. Il en faudra moins pour oublier cette version qui, toute fondatrice qu’elle est, s’éclipsera très rapidement à la faveur du génie de Murnau, ou d’autres versions ultérieures exploitant pleinement le terreau fertile qu’est cette histoire d’amour, de désir, de sexe et de sang, autant de forces vives qui n’ont pas été exploitées ici.