Je n'ai pas lâché l'écran des yeux une seule fois. Tout était fascinant.
Tout d'abord des corps qui bougent dans l'espace, des danseurs magnifiques qui virevoltent. Ces corps prolétaires qui dansent pour les nantis qui ne sont jamais émus devant les représentations. Les bourgeois boutiquent, ils se déplacent, font acte de présence, ils font même de la charité mais tout cela sonne faux.
Le prolétaire use son corps, il l'utilise pour faire fonctionner la machine collective. L'art est utilisée pour faire du business, la bourgeoise est philanthrope, elle se déplace et montre son corps en train de philanthroper. Tout cela sonne faux. La charité sonne faux. Elle boutique, elle met son corps en scène, comme le danseur qui use de son corps mais pour essayer tant bien que mal de se faire sa place, de gagner sa vie. La mise en scène est froide, on arrive à se délecter de cette froideur. Rien n'est surjoué tout est juste. Pas un mot plus haut que l'autre, pas de grandes jérémiades, de grosses larmes, la vraie vie. J'aime beaucoup le contraste entre la technologie omniprésente, le téléphone ou encore la voiture google earth à côté du migrant, qui montre un hiatus entre le "progrès", toujours économique chez les bourgeois, et l'existence de rapports de classes et de domination. Le progrès cultive le clivage avec les prolétaire.
La trouvaille du film est cet amour impossible. On comprend qu'elle l'aime, surement. Mais sa position sociale ne permet pas de un tel mélange. Les deux n'ont pas choisi leur naissance, les deux protagonistes sont empêchés de vivre cet amour. C'est la classe sociale du danseur qui dérange la bourgeoise mais aussi la race (sociale toujours) du jeune homme qui dérange le père de la philanthrope, à l'image de cette scène géniale qui résume tout, le père dit qu'il comprend que ses deux enfants aident les migrants, mais quand même, que sa fille salope son ADN... La philanthropie s'arrête à la philanthropie.
La bourgeoise en vient donc à dénoncer son amant pour qu'il rentre au Mexique et qu'ils vivent leur amour là-bas, un peu sous cloche, cachés de tous. Il se retrouve renvoyé au pays. Elle ne souhaite pas assumer son amour impossible, mieux, elle ne peut pas. Son statu créée une situation impossible. On comprend son parti, la mise en scène arrive à ne pas prendre parti pour l'un ou pour l'autre. Même si le prolétaire sera toujours un dominé au carré, un empêché, la bourgeoise vit aussi un amour impossible. Dans les deux cas c'est pas la joie, pas la vie qui gagne. Les deux corps sont empêchés.
Les deux amants ont des envies qui convergent, soit vivre ensemble, mais la situation sociale ne concorde pas. C'est la bourgeoise qui gagne, elle met son plan à exécution, tout pourrait rouler comme sur des roulettes. Mais le jeune prolo ne laisse pas converger son désir de vivre. Il ne s'aligne pas sur le désir de la bourgeoise. Il ne lui court pas après, alors qu'on aurait compris. Il y a une certaine beauté à voir ce pauvre qui préfère vivre sa vie pleinement, enchainer les petits boulots plutôt que de vivre caché dans une prison doré. C'est la vie qui gagne, pas l'argent. Au grand damne de la bourgeoise.
Après son expulsion, toujours froide, sans pathos, le prolétaire retourne la situation. Il apprend la vérité. Le jeune danseur séquestre la bourgeoise. Tout est dit, vengeance. Des normes de genre sont à l'œuvre comme toujours chez Franco. Avec froideur le jeune homme viol la femme. La vengeance est horrible à regarder. Le film ne prend pas parti, j'ai encore remarqué un Franco qui se questionne sur la vengeance, la révolution prolétaire dans Nouvel Ordre et son lot de violence qui va avec, surtout sexuel. On arrive à avoir de la peine pour la bourgeoise, qui pourtant a agi comme une bonne dominante. Si la domination bourgeoise féminine est social et économique, le prolo masculin use de sa seule arme, regrettable, qu'il lui reste, soit la violence sexuelle.
Retour à l'ordre la bourgeoisie dominante gagne toujours. La philanthrope est sauvée. Une vie est gâchée. Pour punir le jeune homme, son pied est détruit, son corps est stopé, il ne pourra plus danser. Son seul gagne pain. On ne le tue pas, c'est bien pire.
Bien sur que la bourgeoisie a besoin de prolétaires et de migrants, mais loin de chez eux. Le progrès, la philanthropie cultive le clivage.