Dreams
6.5
Dreams

Film de Michel Franco (2025)

J'avais été interpellé par la gestion des couleurs du cadre lors de mon visionnage de Memory il y a de ça un an. La scène des retrouvailles des anciens camarades avait par exemple une teinte bleu et blanche (les ballons et autres guirlandes appuyaient cette dimension) qui sont les couleurs constituantes de l'imaginaire de la glace et du froid. Ce simple élément de mise en scène donnait le ton au film, des corps "figés dans la glace", des corps "empêchés" par le souvenir ou au contraire par l'absence de mémoire immédiate.

Dans Dreams les corps sont également empêchés, et nous y reviendrons, mais cette fois géographiquement et sur le plan de la lutte des classes. La couleur de Dreams repose sur une opposition noir/blanc où le blanc que porte en permanence Jennifer - et dans lequel elle évolue parce que les maisons de son quartier le sont également et la plupart des éléments présents chez elle aussi - caractérise frontalement son statut d'ultra bourgeoise blanche dans la société américaine et se retrouve en contraste avec le noir, couleur de portent tous les gens à son service (son assistante, les serveurs et Fernando) et par extension tout les objets qui appuient ce rapport de domination. Le cygne noir qu'incarne l'espace d'un instant Fernando n'est pas anodin lui non plus.


L'image place dès le début du film Fernando dans la position d'un clandestin. Il est montré comme migrant, mais aussi et surtout comme "quelqu'un qui ne rentre pas par la porte principale". Bien sûr, il y a le narratif qui nous dit qu'elle n'est pas là pour lui ouvrir, mais ce que montre l'image, c'est quelqu'un qui se retrouve à passer par la porte de derrière et à fouiller dans le frigo de Jennifer pour survivre. Cette image donne le ton, Fernando n'est pas attendu par Jennifer, mais il n'est pas attendu non plus par la société américaine. L'étreinte qui suit entre les deux personnages pourrait nous faire croire le contraire, car nous sommes tentés de voir une histoire d'amour sincère. Et pourtant, l'asymétrie est présente dès les premières images que l'on a de ce couple. Lui s'est mis dans une situation de danger extrême pour la retrouver et elle ne quitte à aucun moment sa position de pouvoir pour aller vers lui. Même quand il s'agit de le retenir, je pense par exemple à la scène devant l'opéra, le cadre du plan -en la filmant dans toute sa longueur - laisse supposer que ses chaussures, dont les talons beaucoup trop haut, l'empêchent physiquement de courir pour le retrouver. Une situation de contrainte qu'elle choisit elle-même car elle est souvent bien trop apprêtée par rapport à la situation dans laquelle elle se trouve, même si ce qui nous est donné de son rapport familial en dit long sur cette volonté de se placer en figure de puissance en permanence. Rien dans ses paroles n'essaye de le retenir également. Les seuls mots tendres qu'elle aura à son égard se trouvent dans la scène de massage, un moment un peu hors du temps où elle se perd à l'aimer simplement. Les deux coïncident, la retenu physique et orale vont de pair, car on apprendra plus tard que Jennifer n'a tout simplement jamais rien fait pour aider Fernando -c'est même plutôt l'inverse- et si l'amour se caractérise par la volonté de faire le bien de l'autre, alors il est très absent de l'univers de Jennifer. Elle n'aime de lui que l'amourette exotique vécue en dehors de chez elle (c'est à dire pour Franco, aux Etats Unis) et ne laisse aucune place à autre chose.

L'asymétrie commence sur le plan des efforts. Il traverse la frontière quand elle ne quitte pas l'opéra pour le rejoindre. Il parle anglais quand elle s'agace de le voir parler espagnol dans une scène très intéressante où l'on peut se demander si l'apparence d'un déclassement social lui fait honte au moment où Fernando sert la main du serveur du restaurant ou si c'est la perte de domination qui l'agace, celle de ne pas savoir ce qui se trame en dessous d'elle. Enfin, il travaille laborieusement pour vivre ses rêves, quand elle, et on l'apprendra lors du climax du film, travaille à le laisser précisément là où il est.

La lutte des classes et la ségrégation raciale qui en découlent sont évidemment les sujets du film. Fernando est empêché par la bourgeoisie de s'élever et de briller dans l'un de ses domaines de prédilection, à savoir le ballet. On comprend à l'image qu'il est extrêmement talentueux dans cette discipline et on peut même supposer que Jennifer aurait pu depuis bien longtemps le faire venir aux Etats Unis et l'introduire auprès du chef de la compagnie qui se trouve être son ami. Mais à aucun moment, il n'est question de le faire briller. Elle le placera d'ailleurs dès qu'elle en a l'occasion dans une position de professeur de danse, une position modeste, inadaptée a son talent, mais où au moins il sera à sa place et contrôlable. Alors seulement sont maintient sur le sol américain aurait été envisageable. Lors de leurs retrouvailles au Mexique, elle lui dira d'ailleurs de ne pas s'en faire et qu'ensemble, ils créeront une compagnie de ballet ici, où encore une fois, il sera bien plus à sa place. Sa présence dans son monde bourgeois était une anomalie qu'il a fallu rectifier, par contre la posture de missionnaire que prend Jennifer à chacun de ses déplacements est parfaitement cohérente et sincère. Le développement culturel à l'étranger - bien qu'il lui apparaisse certainement comme quelque chose de gratifiant dans l'estime quelle peut avoir de son travail auprès de la fondation de son père - est un élément de soft power visant à contrôler les modèles culturels étrangers et la domination que les Etats Unis exerce sur les autres pays. La scène est d'ailleurs cruelle, car, si elle n'a pas l'air de le comprendre, Fernando lui sait -et on le voit dans son regard- que la chance dans ce genre de discipline n'arrive qu'une fois et qu'un corps de danseur, le sien, est plus qu'éphémère et ne résistera en aucun cas au temps nécessaire à la création d'un corps de ballet mexicain.

J'aimerais faire ici un parallèle avec la fin énigmatique du film "LeMal n'existe pas" pour soulever qu'à mon sens chez Franco, comme chez Hamaguchi, on ne peut répondre à la violence que par la violence. Que Luigi Mangione en soit témoin, il y a à la fin du Mal n'existe pas un impératif catégorique à recourir à la violence pour sauver l'espace vital de la communauté de Mizubiki. Elle a été rendu nécessaire par la violence qui tend à s'exercer tout au long du film sur cette même communauté. Dans Dreams, la violence réside dans la contrainte spatiale qui pèse sur le corps de Fernando et sur la domination qu'exerce en permanence Jennifer et son univers sur lui. C'est sans surprise que le corps de Fernando se défend de la seule manière qu'il lui reste, à savoir par la violence physique, et plus dramatique encore, la violence physique d'un homme sur une femme. La cruauté du système bourgeois place les prolétaires et en particulier les "migrants" dans une situation de cruauté qui ne peut se traduire que physiquement, dans la mesure où ils ne possèdent aucun autre moyen de l'exercer.

Si la réponse du Capital se faisait attendre, elle intervient dans la dernière scène du film où Jennifer demande à son frère de broyer littéralement les rêves de Fernando en lui cassant la jambe. Ici il n'est pas question de mort, mais bien de statu quo. Les Etats Unis veillent à travers Jennifer à ce que chacun soit bien à sa place, les frontières sont faites pour être respectées et, à l'inverse, les rêves de transcendance ne sont pas fait pour être réalisés.


Tel est le véritable visage de la lutte des classes chez Franco, elle empêche la circulation des corps sur le plan spatial et les détruits sur le plan physique.

Louistiti333
10
Écrit par

Créée

le 7 févr. 2026

Critique lue 69 fois

Louistiti333

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