Auréolé lors du festival de Cannes pour sa mise en scène, le Danois Nicolas Winding Refn n'en est pourtant pas à son premier essai. Après la trilogie des "Pusher", "Bronson" et "Valhalla Rising", il ajoute une pièce forte – n'ayons pas peur des mots: un chef-d'oeuvre – à sa filmographie. En effet, ovni dans l'usine hollywoodienne, Drive s'impose comme la révélation de l'année; un film d'une puissance rare, aux émotions brutes, qui remuent notre coeur de cinéphile impuissant comme peu d'oeuvres parviennent à le faire.
Et pourtant, ça n'était pas gagné d'avance. Doté d'un pitch peu original – celui d'un conducteur mi-gangster qui tombe amoureux de sa voisine – "Drive" se construit sur des stéréotypes, mais pour mieux les retourner. Avec son approche directe et implicite, Refn établit peu à peu des personnages aliénés d'un monde qui leur apparaît étranger, et pourtant si proche d'eux. L'approche peut paraître naïve, mais elle est surtout très honnête, directe. Tout comme l'empathie, aucunement imposée, qui apparaît en nous de manière si naturelle, tant les personnages et les situations dans lesquelles ils évoluent se révèlent authentiques. La tension exponentielle qui se construit ne peut que mener à l'explosion finale, foudroyante et inexorable.
L'autre force du film, et le jury de Cannes a su le relever, c'est sa mise en scène. A la fois effacée et discrète, elle témoigne pourtant d'une maitrise absolue, avec ses travelling arrière; ou ses ralentis, jamais forcés, toujours sublimes, qui accroissent la tension sèche de certaines scènes, ou qui rallongent les quelques moments de félicité que les protagonistes parviennent à dérober à l'univers violent qui les entoure. Belle et fatale, la violence, elle, n'est jamais gratuite mais bien pathologique, comme le montrent les accès de rage du protagoniste, suite auxquels il transpire, se mue. Un monstre, mais un monstre humain. Ryan Gosling en impose par sa prestance scénique, quasi-mutique mais loquace par ses actes. Quant à Carey Mulligan, elle adoucit une atmosphère pesante, non par sa mélancolie et sa tristesse translucides, mais par sa tendresse, chaleureuse et réconfortante. Tous deux forment un couple de protagonistes parfait, dont l'osmose n'est pas assurée par une overdose de dialogues, mais bien par des échanges de regards et de non-dits.
Baignant dans les films de ses modèles, Refn s'appuie sur ses ainés (William Friedkin, David Cronenberg) pour nous fournir un film puissant, qui lorgne sur le passé: titres roses, sublime musique électro-pop (mélange de compositions de Cliff Martinez et d'emprunts), vêtement atemporels. Tout échappe à notre époque contemporaine, sauf les émotions, bien présentes et estomaquantes. On ressort donc titubant de ce film coup-de-poing, aussi éthéré que les protagonistes du récit. On se demande même si nos yeux n'ont pas rêvé la perfection à laquelle on vient d'assister. Un mirage au pays cinématographique? Non, il s'agit bien de "Drive" et ça serait de la folie totale que de passer à côté.