Depuis Senses et Asako, Ryūsuke Hamaguchi s’est imposé comme l’un des cinéastes japonais les plus importants du moment. Avec Drive My Car, il donne à ses obsessions une ampleur nouvelle, et signe un film de deuil, de parole et d’écoute d’une rare justesse.
Le film suit Yūsuke, metteur en scène marqué par la mort de sa femme, qui écoute en boucle, dans sa Saab rouge, la cassette où elle répète Oncle Vania. Sa voix continue de l’accompagner, comme une présence presque spectrale. Plus qu’un souvenir, elle prolonge une relation qui semble ne jamais s’interrompre.
À Hiroshima, où il est venu mettre en scène Oncle Vania, il se voit imposer Misaki, jeune chauffeuse réservée qui porte elle aussi un passé lourd. Leur relation se construit lentement, au fil des trajets, des silences, de paroles qui surgissent presque malgré leur volonté.
La voiture devient alors un espace à part, presque suspendu, où le temps se dilate et où la parole peut circuler autrement. C'est un endroit où l’on peut parler sans avoir à affronter directement le regard de l’autre. C’est là que quelque chose se déplace entre eux, que leur lien se tisse véritablement. La douleur ne disparaît pas, mais elle cesse peu à peu de rester muette.
Ce déplacement passe aussi par des gestes, je pense notamment à ce moment magnifique où ils fument une cigarette, leurs mains sortant par le toit, la fumée qui se dissout dans la nuit. Par ce geste, on sent qu’ils laissent partir quelque chose, comme un poids qui se disperse dans l’air.
Le théâtre, avec Oncle Vania, agit comme un miroir trouble. En dirigeant les répétitions, Yūsuke se confronte à des mots qui résonnent avec ses propres regrets, avec tout ce qu’il n’a pas su, ou pas voulu, entendre ou dire. Mais ces mots ne livrent pas immédiatement leur sens : ils doivent être répétés, traversés, presque épuisés, avant de devenir habitables. Hamaguchi filme ce processus avec une retenue remarquable, laissant le temps faire son travail.
Ce que je trouve particulièrement beau, c’est la manière dont le film arrive à faire passer l’idée de partage du fardeau. Quand Yūsuke emmène Misaki sur les traces de son passé à Hokkaido, ils avouent chacun leur culpabilité, leur part de responsabilité dans la mort de ceux qu’ils ont perdus. Ce moment sera décisif : ils arrêtent de porter tout seuls ce qu’ils traînaient depuis des années.
Puis vient l’épilogue, calme, presque effacé, mais déchirant de douceur. Misaki vit ailleurs, la cicatrice sur sa joue a presque disparu, et surtout, la voiture de Yūsuke, c'est désormais la sienne. Comme s’ils avaient tous les deux accepté de laisser derrière eux ce qui les empêchait de faire leur deuil. On sent que quelque chose s’est apaisé.
Avec Drive My Car, Hamaguchi ne montre pas comment on fait son deuil, mais plutôt que celui-ci ne s’achève jamais vraiment. Il ne s’agit ni de guérir, ni de tout comprendre, mais d’apprendre à avancer avec ce qui reste irrésolu. C’est dans cette attention au temps, à la parole et à leurs limites que le film trouve sa force et qu’il s’impose, pour moi, comme l’un des films les plus marquants de ces vingt dernières années.