Il y a dans 35 Rhums une douceur, une manière de filmer les gestes les plus simples avec une attention presque fragile. Claire Denis capte des instants de vie, elle observe des êtres qui coexistent, qui s’aiment sans le dire, dans une harmonie paisible que le film effleure avec pudeur.


C'est un film qui nous invite, sans appuyer, à partager cette proximité subtile entre un père et sa fille. Lionel et Joséphine vivent ensemble dans une harmonie silencieuse. Il y a entre eux une paix presque sacrée, une forme d’accord invisible, et c’est justement ce calme qui rend leur inévitable séparation aussi poignante.


Claire Denis retrouve ici, dans un Paris périphérique filmé comme un monde flottant, l’esprit du grand maître japonais Yasujirō Ozu. Le film ne cite pas Ozu, il le prolonge. Comme Voyage à Tokyo, 35 Rhums parle d’un amour filial profond et de ce moment, infiniment triste et infiniment doux, où l’on comprend qu’il faut se laisser partir sans se blesser. C’est une œuvre sur la transition.


Et puis il y a cette scène, cette scène inoubliable. La pluie. Le taxi en panne. Un refuge improvisé dans un bar désert. Les personnages sont là, rassemblés presque par hasard. Et soudain Nightshift des Commodores. Le temps semble ralentir. Les regards se cherchent, les corps qui hésitent à s’approcher, les désirs qui naissent mais n’osent pas éclore. Cette séquence sublime dit tout de ce que le film porte en creux, la solitude, l’amour, le renoncement, l’écho des présences. Elle condense à elle seule toute la grâce du cinéma de Claire Denis.


35 Rhums est un film modeste en apparence mais immense par ce qu’il contient d’émotion retenue. Claire Denis filme les sentiments comme des flux souterrains et la caméra capte cette tendresse mélancolique qui précède les séparations. C’est un film qui ne force rien, ne dramatise rien, mais dont la simplicité dit quelque chose de profondément humain.


Il reste à la fin quelque chose d’indélébile. Une lumière tamisée, une odeur de riz, une voix qui s’éloigne, et ce regard d’un père qui comprend que sa fille n’a plus besoin de lui de la même manière. Il n’y a pas de larmes. Juste une acceptation, douce et bouleversante. 35 Rhums un film sur la beauté du quotidien, sur le deuil des habitudes, sur l’amour qui sait s’effacer. Un chef-d’œuvre discret, mais remarquable.

iniman
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.

Créée

le 10 mai 2025

Critique lue 27 fois

iniman

Écrit par

Critique lue 27 fois

5

D'autres avis sur 35 Rhums

35 Rhums

35 Rhums

9

iniman

15 critiques

Nightshift

Il y a dans 35 Rhums une douceur, une manière de filmer les gestes les plus simples avec une attention presque fragile. Claire Denis capte des instants de vie, elle observe des êtres qui coexistent,...

le 10 mai 2025

35 Rhums

35 Rhums

7

Moizi

2564 critiques

Electre

Claire Denis fait partie (et c'est bien réducteur de la réduire à ça) des rares réalisatrices à avoir du talent, c'est l'une des seules qui n'est pas dans le chouinage, dans un pseudo féminisme ou...

le 14 mars 2016

35 Rhums

35 Rhums

10

Chro

506 critiques

Critique de 35 Rhums par Chro

Par Jean-Sébastien Chauvin Après deux films un peu secs (Vendredi soir et L'Intrus), un peu formalistes aussi, Claire Denis livre avec 35 rhums sans doute l'un de ses plus beaux films. Un père, sa...

le 10 avr. 2014

Du même critique

Les Amoureux

Les Amoureux

9

iniman

15 critiques

La vie d’Adele, Angela et Agda

Les Amoureux de Mai Zetterling s’ouvre sur l’histoire de trois femmes sur le point d'accoucher issues de milieux différents, dont les destins se croisent à nouveau à la maternité. Agda, servante...

le 2 nov. 2025

35 Rhums

35 Rhums

9

iniman

15 critiques

Nightshift

Il y a dans 35 Rhums une douceur, une manière de filmer les gestes les plus simples avec une attention presque fragile. Claire Denis capte des instants de vie, elle observe des êtres qui coexistent,...

le 10 mai 2025

Drive My Car

Drive My Car

10

iniman

15 critiques

Voyage à Hokkaido

Drive My Car de Ryūsuke Hamaguchi suit Yūsuke, metteur en scène marqué par la mort de sa femme, qui écoute en boucle, dans sa Saab rouge, la cassette où elle répète Oncle Vania. Sa voix emplit...

le 19 févr. 2025