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Le bouille à Bess
« Hell Bent » (curieusement traduit par « Du sang dans la prairie ») est le neuvième long métrage de John Ford. La copie qui circule actuellement est une version hongroise avec des intertitres en...
le 4 juin 2021
Difficile de dire avec précision combien de films ont précédé Du sang dans la prairie dans la filmographie de John Ford (qui signe encore sous le patronyme Jack Ford à cette époque). Certains indiquent que c’est son 9e film, d’autres parlent de 11e… Selon IMDB, il s’agirait du 13e film du réalisateur. Une chose est sûre, Ford, qui a débuté la mise en scène l’année précédente, en encore à ses débuts de cinéaste. Des débuts plutôt prolifiques : rien qu’en 1918, le jeune prodige réalise 8 films !
Hell Bent – c’est le titre original – est plutôt un bon cru du western muet sauce Ford. L’intrigue générale y est plutôt classique, mais le film (un moyen métrage de 53 minutes) commence de manière inhabituelle par une mise en abyme : on y découvre un auteur de roman en mal d’inspiration, poussé par son éditeur à écrire une histoire non pas sur un héros mais sur un anti-héros, un personnage auquel le public pourrait facilement s’identifier. C’est en regardant intensément un tableau – une scène de bagarre dans un saloon – que notre romancier plonge le spectateur dans l’histoire. Pour le cinéma de la fin des années 1910, cette petite facétie de récit encastré est plutôt novatrice !
L’intrigue principale suit Cheyenne Harry, un cowboy errant porté sur la bouteille, qui vit de petits larcins, mais dont le code de l’honneur est strict (figure du anti-héros fordien donc, à l’image plus tard d’Ethan Edwards dans La Prisonnière du désert par exemple). Notre dur-à-cuire débarque dans la petite ville de Rawhide, dont le centre névralgique est un grand saloon qui fait salle de danse. Là, au cours d’une séquence drôle et mémorable, il se lie d’amitié avec un autre hors-la-loi au grand cœur, Cimarron Bill. Il y rencontre également la belle Bess Thurston, dont il tombe éperdument amoureux. Bess est dans une situation compliquée : son frère qui subvenait à leurs besoins s’est fait virer : elle est désormais obligée de travailler au saloon et de supporter le gras machisme des cowboys. En parallèle, le chômage pousse son frère Jack, homme faible et influençable, dans les bras d’un gang de voleurs de bétail, dirigé par le méchant Beau Ross (à défaut d’être Beau Gosse). Lors d’un vol dans Rawhide, la bande à Ross enlève la belle Bess dans son repaire dans le désert. Ni une ni deux, Harry-cœur-d’artichaud enfourche son canasson à la poursuite des vilains, pour délivrer sa dulcinée.
Pour un film plus-que-centenaire, la qualité de la réalisation m’a bluffé. Bien loin des westerns théâtraux de cette période, on sent déjà le génie de mise en scène de Ford. Tourné principalement en extérieur, le film n’est pas avare en plans larges. Les paysages sont grandioses, et le cinéaste joue adroitement sur les contrastes entre l’ombre et la lumière, ainsi que sur les œillets qui attirent l’œil du spectateur sur un détail de l’image.
Rare dans le western dramatique, Du sang dans la prairie compte également son lot de touches d’humour. La scène où Harry et Bill se battent pour savoir qui aura le petit lit à l’étage du saloon est digne d’un Charlot ou d’un Buster Keaton. La légèreté du film tient également pour beaucoup à l’immense talent de Harry Carey (ses regards en coin, sa façon de se tenir la lèvre), qui incarne le personnage principal au même prénom. Sur les 25 films que l’acteur tourne avec John Ford – principalement entre 1917 et 1921 – nous retrouvons le personnage de Cheyenne Harry à trois reprises, dans Straight Shooting en 1917, notre film Hell Bent en 1918, et Marked Men l’année suivante.
Pour l’anecdote, l’histoire derrière le film est presqu’aussi rocambolesque que l’intrigue en elle-même. En effet, le film a été considéré comme perdu durant de nombreuses années. En cause, le peu de valeur commerciale qui entourait les pellicules des films de l’époque (on estime aujourd’hui que près de 70% des films de l’ère du muet ont disparu). De fait, passé quelques années d’exploitation, les films n’avaient plus aucune valeur pour les studios (ici Universal) : le box-office était terminé, le cinéma de patrimoine n’avait pas encore ses lettres de noblesses, les pellicules étaient hautement inflammables et responsables de nombreux incendies dans les dépôts, et le nitrate des bandes se décomposait avec le temps, rendant les films pâteux puis non utilisables. Durant plus d’un demi-siècle, Du sang dans la prairie est retiré du catalogue du studio, faute de copie valable. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle qu’une pellicule est miraculeusement retrouvée dans les Archives Nationales du Film de Pague. Après la Première Guerre mondiale, les pays de l’Est étaient en effet de gros importateurs de cinéma américain. La copie, dont les intertitres sont entièrement en tchèques est finalement restaurée, et les textes traduits grâce aux scénarios originaux de John Ford. Et voilà !
Voir les premiers pas d’un réalisateur de renom est toujours un exercice intéressant. D’autant que Hell Bent vaut vraiment le détour, qu’on soit fan de patrimoine ou de romance ou de western. Le film est désormais dans le domaine public et disponible gratuitement : alors plus d’excuses pour aller le découvrir !
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Créée
le 2 avr. 2026
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« Hell Bent » (curieusement traduit par « Du sang dans la prairie ») est le neuvième long métrage de John Ford. La copie qui circule actuellement est une version hongroise avec des intertitres en...
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