Dune
7.3
Dune

Film de Denis Villeneuve (2021)

L'économiseur d'écran le plus cher du monde

C'est une expérience bien singulière que de découvrir ce film coincé sur le siège d'un avion de ligne, en plein vol au-dessus de l'Atlantique pour aller rendre visite à mon père en Côte d'Ivoire. Le grand écart est total : je m'apprête à retrouver la terre de mon enfance, sa chaleur lourde, son agitation organique, sa vie débordante... et je me retrouve immergé pendant deux heures et demie dans un désert en plastique numérique, peuplé par des mannequins dépressifs qui ne transpirent jamais. Le contraste est saisissant, et l'arnaque n'en est que plus flagrante.

​Le complexe de l'architecte frigide et le fétichisme du mode d'emploi

​On nous a vendu ce film comme le Messie du space-opera, un monument de la science-fiction moderne. À l'arrivée, j'ai surtout eu l'impression de regarder une pub géante pour du parfum de luxe ou le hall d'exposition d'un cabinet d'architectes scandinaves à La Défense. Villeneuve confond le gigantisme avec la grandeur, et la solennité avec la profondeur.

​Arrakis est un désert, d'accord, mais c'est un désert "Gris-Gros-Propre". Le sable est trop lisse, les vaisseaux ressemblent à des blocs de béton passés sur Photoshop. C'est que Villeneuve a littéralement "poncé" son film jusqu'à la matité la plus totale. Il a peur du relief, de la folie, de la bizarrerie mystique du roman de Frank Herbert. Tout est raboté, lissé, nettoyé pour obtenir un produit hygiéniste où rien ne dépasse. Pire encore, le film ne déploie aucune épopée, il déroule un guide touristique intergalactique pour CSP+. Le scénario passe un temps infini à faire de la logistique : on nous explique comment fonctionne une moissonneuse, comment on enfile une combinaison de survie... C'est de la fétichisation technique. On est devant un exposé de géographie économique particulièrement austère où l'on confond l'ennui poli avec de l'intelligence.

​Timothée en rupture de ban, visions Lancôme et politique de surface

​Au milieu de ce catalogue Ikea intergalactique erre Paul Atréides. Timothée Chalamet a l'air d'un influenceur parisien en rupture de ban, égaré dans une tempête de sable avec son trench-coat de créateur et sa mèche impeccablement brushée. Il ne joue pas le tourment, il prend la pose face à sa mère (Rebecca Ferguson), les deux formant un duo de mannequins d'agence figés dans un mutisme théâtral. Les dialogues sont d'ailleurs d'une pauvreté affligeante : les personnages ne se parlent pas, ils s'échangent des notices explicatives en chuchotant.

​Mais le pompon du ridicule revient au traitement des visions. Toutes les vingt minutes, le film s'interrompt pour nous infliger un insert au ralenti de Zendaya qui sourit face au vent, drapée dans des voiles soyeux. On se croirait devant une publicité pour un parfum de grande marque. C’est censé nous installer dans une transe métaphysique ; c'est juste un procédé d'une paresse infinie pour nous rappeler que le studio a payé une star au cachet pour ne la faire jouer que trois minutes à la toute fin du film.

​Et c'est là que le film devient politiquement lâche. Herbert écrivait une déconstruction féroce et cynique du mythe du "sauveur blanc" et de l'impérialisme colonial pour le contrôle des ressources. Villeneuve, lui, aplatit tout pour ne froisser personne au box-office mondial. Les Fremen, qui devraient porter la fureur, la culture et la résistance spirituelle d'Arrakis, sont relégués au rang de figurants anonymes en arrière-plan, attendant sagement que le petit prince blanc vienne les guider. Le cœur politique de l'œuvre est vidé de sa substance pour en faire une bête histoire de vendetta dynastique entre riches familles qui se disputent le monopole du pétrole de l'espace.

​L'arnaque de la frustration permanente

​Chaque fois qu'une séquence commence à générer un semblant d'excitation, Villeneuve coupe l'élan par peur panique que son œuvre ressemble à un divertissement populaire. Il nous inflige ainsi deux heures et demie d'une exposition solennelle, étouffée et profondément frustrante, pour nous abandonner sur un cynique « Ce n'est que le début ». C'est du travail de gestionnaire de franchise, pas de cinéaste. On ressort de là avec l'impression d'avoir accompli une corvée administrative obligatoire plutôt que d'avoir vécu un grand moment de cinéma.

​Villeneuve a voulu ériger un monument, il a construit un mausolée. C'est propre comme une clinique privée, visuellement colossal, mais c'est un pur mirage désincarné qui s'écoute parler. À l'heure où l'avion commence sa descente vers la chaleur d'Abidjan, ce Dune s'est déjà évaporé de mon esprit, ne laissant derrière lui que le souvenir d'un économiseur d'écran de luxe. Propre, mais désespérément stérile.

Créée

le 10 juil. 2026

Critique lue 4 fois

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