J’aime cette odeur de premier film bancal, de celui qui se permet tout car n’a une notion que sommaire de ce qui est mauvais ou non, et où la majorité des acteurs sont aussi inconnus que tes voisins de paliers (à l'exception de celui qui a décroché un contrat à Hollywood en tant que doubleur).
Rien que l’ouverture du film en stop-motion pose le ton : Eagle vs Shark sera une comédie romantique douce et amère, se permettant quelques expérimentations ou excentricités. Le p'tit conte de ce trognon de pomme qui revient ponctuer par instant l’histoire de nos deux tourtereaux, ou encore cette course de duvet sur la colline image par image qui m’a rappelé l’univers poético-bricolé de Gondry.
Mais de quoi que ça parle ce film ? Ben c'est l’histoire de Lily, une pauvre caissière de fast-food qui s’ennuie à mourir et dont son seul rayon de soleil se résume à l’apparition de ce jeune homme, Jarrod - un grand dadais qui taf dans l’équivalent d’un Micromania - pour lequel son cœur a flanché. Et une chose est certaine, il est bien loin des standards du genre (lire : Hugh Grant). Le cœur à ses raisons que... vous voyez.
De toute façon, elle-même n’est pas un standard. Et mine de rien, c’est une seconde chose que j’apprécie dans ce film : sa non-conformité, l’esprit indé qui suinte comme une avalanche de sirop d’érable le long d’une montagne de crêpes. Une œuvre calibrée Sundance, si on veut. Il est question d'une soirée déguisée en animaux, d'un concours Street Fighter en comité réduit, d'un retour au bercail dans le seul but d'affronter son némésis (la brute du collège qui nous avait bully), d’un entrainement entre Rocky et Karated Kid aussi intensif qu’idiot, d’une rupture déroutante avec vue imprenable sur la mer, de faire le deuil d’un frère dont on a grandi dans l’ombre et qui a décidé de faire le saut de l'ange. En somme : une cartographie de la loose au pays des Hobbits.
C’est mignon, un peu naïf et surtout très malaisant dans son humour. Jarrod est l’archétype du geek avec un zeste de Dwight Schrut. Naturellement, son égocentrisme frôle le pathétique. Et on sent bien que derrière son immaturité et son besoin d’être révéré en permanence se niche la douleur d'un frère disparu (son héros dont il ne perd jamais une occasion de mythifier). Ses fanfaronnades n’ont rien de fantastiques, au contraire elles nous horripilent.
Et on se demande bien ce que lui trouve Lily la nounouille. Qui, quant à elle, va vivre une soirée cathartique la délestant de tout son mal-être. Une magnifique scène où elle soit voie révérée par la foule avant que Dolan ne cambriole la caméra pour lui faire pleuvoir des morceaux de papier sur la tête avec son nom inscrit dessus, les mêmes qu'elle avait ramassé dans la poubelle après son renvoie. Où comment en l’espace d’une idée, le réalisateur nous fait saisir qu'un sentiment de honte peut être transmuté en gloire.
Je connais encore mal la filmo de Taika Waititi, mais déjà ici, et plus tard dans What We Do in the Shadows, on sent ce qui fait sa patte : une humanité à la fois cruelle et douce. Ses personnages, asociaux notoires, même quand ils sont gênants ou carrément pénibles, restent attachants. Ils sont pleins de défauts, mais jamais complètement détestables. Ce sont des losers qui se rêvent en héros avant de se prendre le réel en pleine face (Thor lui-même n’abandonnera-t-il pas sa planète devant le Ragnarok inévitable ?).
En ce sens, il flirt à la périphérie de la filmographie d'Edgar Wright, avec ce même amour du référentiel geek et des OST bien garnies. Un cinéma imparfait, un peu foutraque, mais qui, derrière ses délires, parle toujours de gens comme nous : pas très brillants, cabossés, dont la vie se moque comme d'une guigne, mais profondément passionnés.
Oh ! et mon horoscope me prévient par un canal interdit aux moldus qu'il va incessamment sous peu connaître une ressortie en salle grâce au distributeur Fi... "Figure O"(ceci n'est en rien une promo pour un ami à mon humble échelle). Donc si vous êtes passés à côté de cette petite bizarrerie, pas de panique, vous aurez bientôt la chance d’y remédier dans une jolie copie.