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le 2 déc. 2016
SuivreRiders out of norm
Where are you from ? It’s hard to say. Inspiré du Fanfaron et jalon originel du Nouvel Hollywood, Easy Rider se caractérise avant tout par sa contestation de tout ancrage, qu’il soit dans la...
Texte originellement publié sur MoviePart le 22/12/2020 :
https://www.moviepart.fr/
Le cinéma, comme on l’a souvent répété, est un tout, un ensemble indivisible, un bâtiment aux dimensions finales inconnues dont les films font office de briques. Et comme toute œuvre architecturale, il suffit de retirer ne serait-ce qu’un élément pour que l’ensemble s’effondre lamentablement, chaque long-métrage dépendant intrinsèquement de tous les autres. Seulement, il arrive que deux œuvres (voire plus si affinités) soient plus étroitement liées entre elles, l’une agissant comme le reflet, le double ou le prolongement de l’autre.
A cet égard, il est intéressant de considérer Easy Rider comme une réponse à l’appel lancé par Le Lauréat, sorti deux ans plus tôt. Dans ce dernier, le personnage de Benjamin Braddock (Dustin Hoffman) passe la quasi-totalité du long-métrage à se chercher une identité propre, celle-ci ayant jusque-là été forgée uniquement par ce que ses parents attendaient de lui. L’apothéose de cette histoire d’émancipation arrive à la toute fin du film, lorsque le héros vient libérer sa concubine (Katharine Ross) d’un mariage forcé, et alors que le parallèle entre le cinéaste et les personnages qu’il met en scène se révèle pleinement. En effet, à l’image de ses protagonistes, Mike Nichols, à travers l’immoralité et la modernité formelle dont il fait preuve parvient, par une fuite en avant pleine de fougue et d’espoir, à s’échapper du carcan imposé jusqu’alors par la génération précédente. Seulement, une question reste toujours en suspens ; « Et maintenant ? » Car malgré cette fugue réussie, l’indécision règne, comme l’illustre à merveille le plan final, capturant de face le visage des deux amants, assis dans un bus dont ils ne connaissent pas la destination. Nichols lance alors une bouteille à la mer ; sa part du travail est terminée, il ne manque plus qu’à définir, à matérialiser ce contrechamp vers lequel se dirige l’industrie cinématographique hollywoodienne. Ce contrechamp, il apparaît seulement deux ans après la sortie du Lauréat et se nomme Easy Rider.
Nous narrant le voyage à travers le sud des États-Unis de deux jeunes hippies bien décidés à rejoindre le carnaval annuel de la Nouvelle-Orléans, le film accomplit le fantasme de la matérialisation de ce contrechamp de la même manière qu’un explorateur tracerait un passage à travers les broussailles de la forêt amazonienne ; en défrichant et en s’appropriant des territoires restés jusqu’alors invisible du spectre cinématographique. Ce n’est en effet pas pour rien que le film est si souvent associé à une image de liberté, puisque ce dernier, tourné en décors naturels par une équipe réduite, se rapproche infiniment plus de la Nouvelle Vague que des méthodes employées par le système hollywoodien, dont le spectre flotte pourtant constamment au-dessus du métrage.
C’est ce qui est d’ailleurs totalement paradoxal avec un film si rebelle dans le fond et anticonformiste dans la forme ; bien que symbolisant une fuite en avant, il ne fait que regarder derrière lui, en direction des mythologies crépusculaires d’un autre temps. Le cadre des évènements est par exemple familier aux amateurs des westerns, avec ces plaines à perte de vue, cette végétation roussie par les rayons du soleil ainsi que ce petit village à l’architecture basse et cubique qui rappelle celui traversé par Clint Eastwood cinq ans plus tôt dans Pour une poignée de dollars.
Néanmoins, la présence de ces figures familières donne surtout à voir au spectateur de quelle manière elles peuvent être réinvestie par les codes et la contre-culture portés par la nouvelle génération ; ainsi les chevaux ont laissé la place aux motos, le vrombissement des secondes succédant aux hennissements stridents des premiers. De la même manière, ce village évoqué plus haut, qui aurait fait le cadre idéal pour un western classique à la Rio Bravo, est désormais habité par une communauté hippie aux valeurs totalement opposées de celles prônées par ce qu’incarnait John Wayne. Enfin, Wyatt (Peter Fonda) et Billy (Dennis Hopper) sont bien loin d’être des cow-boys exemplaires, eux qui portent les cheveux longs, des tenues insolites faites de vestes à frous-frous et de vestes en cuir ainsi qu’une pilosité faciale négligée. Les seuls points communs sont finalement le chapeau et le côté nomade de ces individus, dont la propriété n’est plus seulement limitée à un lopin de terre, mais bien au pays tout entier.
Mais ce qui frappe dans Easy Rider, pour revenir à son statut de contrechamp du Lauréat, c’est la façon dont Dennis Hopper, à travers ses deux protagonistes, dresse un portrait d’une Amérique jusqu’ici absente des bobines de pellicule. En sillonnant à moto cet arrière pays américain – ces Badlands explorés quatre ans plus tard par Terrence Malick –, ils sont confrontés aussi bien à la dépravation malsaine d’une communauté hippie qu’à la haine exprimée par les habitants d’un sud des États-Unis encore trop ancré dans ses valeurs sudistes pour envisager une évolution de la jeunesse nationale. Accompagnés par les quelques notes de guitare de Jimi Hendrix (icône de la contre-culture par excellence, rappelons que Woodstock se déroule également en 1969) ainsi que par une caméra tout à la fois flottante, percutante et révélatrice des réalités sociales de l’époque, ils paient cependant les frais de s’être aventurés trop loin et trop longtemps en territoire inconnu, se transformant métaphoriquement en martyrs ayant œuvré pour le bien commun afin d’offrir au monde l’un des témoignages les plus importants de l’histoire du cinéma.
Pas étonnant, donc, que l’apport de ce contrechamp, du dessin de la partie face de la pièce, ait donné l’impulsion nécessaire à l’avènement, dans les années 70, d’un Nouvel Hollywood, incarné par des cinéastes comme Scorsese, Coppola, Spielberg ou De Palma. Plus qu’un témoignage historique, Easy Rider se place au carrefour des influences, entre Nouvelle Vague et classicisme, ancienne et nouvelle génération, saisissant d’une façon inédite les contradictions d’une époque aux horizons incertains, en cet an de grâce 1969 à la suite duquel rien ne sera plus jamais comme avant.
Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à ses listes Les meilleurs films avec Jack Nicholson, Les meilleurs films de 1969 et Les meilleurs films avec Dennis Hopper
Créée
le 4 janv. 2021
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