À l’instar du chef-d’œuvre Eela Veezha Poonchira (de Shahi Kabir en 2022), Eko prend place quelque part au cœur de la chaîne de montagnes qui s’étend à la frontière entre le Kerala et le Karnataka. Une région sauvage et isolée qui offre, aux deux films, un cadre équivalent. Ainsi, on retrouve sans grande surprise certaines images communes, comme le personnage principal quittant le petit village au pied de la vallée pour rejoindre le cadre de l’action principale, située une longue et périlleuse randonnée plus tard, au sommet d’une montagne. Les deux films bénéficient également d’une photographie à la hauteur de la beauté des lieux qui semble imposer à chacun un rythme légèrement hypnotique, prompts à dissimuler d’étranges mystères. Comme pour le film de Kabir, Eko joue avec ses intrigues et ses sous intrigues qui s’emberlificotent entre elles, apparaissant comme autant de fausses pistes, mais construisant pourtant le propos du film, en loucedé mais avec une volonté sans faille et une précision horlogère, jusqu’à son dénouement… Où le spectateur, ahuri, réalisera finalement quels étaient vraiment l’histoire et le protagoniste principal du récit.
En attendant, le récit d’Eko papillonne autour d’une vieille femme malaysienne, vivant recluse au sommet d’une montagne, et de Peeyoos, le jeune homme payé par ses enfants pour veiller sur elle. Autour d’eux, rôde une meute de chiens hargneux… Il y a encore quelques mois, la dame vivait avec Kuriachan, un aventurier et un dresseur de chiens émérite. Mais ce dernier a disparu sans laisser de trace, et on apprend rapidement qu’il s’agit d’un personnage trouble : recherché par la police et par tout un tas d’individus peu recommandables qui voudraient bien le couler entre quatre murs, ou directement au fond d’un trou. Pendant deux heures, le film tisse donc son réseau complexe de petites histoires, de personnages secondaires ou de flash backs qui se répondent, se complètent ou, parfois, se contredisent, baladant le spectateur d’un lieu à l’autre, des montagnes du Kerala à celles de Malaisie, de personnage louche en personnage louche. Puis, les enjeux du film se précisent au fur et à mesure que s’élaborent les liens entre chaque protagoniste, révélant les secrets de chacun. L’élaboration de cette architecture narrative, d’une intelligence merveilleuse, est la réussite la plus spectaculaire d’Eko… Fascinante à suivre, elle se révèle rétrospectivement jouissive lorsque tombe le générique de fin, mais décourage le chroniqueur de trop en dire.
Sans surprise, la photo du film est magnifique et joue, sans en abuser, de l’effet de sidération que provoque l’ampleur des paysages, c’est une évidence. Mais, au-delà de ces quelques plans cartes postales, il faut relever l’élégance des cadres, composés avec une délicate justesse et qui offrent un véritable festin pour les yeux. Si le film est réalisé par Dinjith Ayaatham, il a surtout été écrit et photographié par Bahul Ramesh qui aborde donc son récit aussi par l’image. Le film semble bénéficier de cette double casquette inattendue et insolite, car qu’il s’agisse par exemple de jouer avec la profondeur de champ ou de la répétition de motifs visuels, ce sont autant d’éléments d’une élégance folle qui complètent le récit et l’enrichissent. Si Eko convainc et impressionne, il impose aussi l’idée que seules des visions ultérieures pourront en révéler toutes les subtilités. Forcément, parce que c’est une habitude, les acteurs qui interprètent les différents personnages sont tous impeccables et la bande originale particulièrement réussie vient sublimer toute cette affaire.
Finement troussé, malin et jubilatoire. Eko mérite sa réputation dithyrambique et est une nouvelle illustration de la virtuosité de l’industrie malayalam – et de son style si particulier, presque panthéiste – qui a su s’imposer sans peine comme l’un des plus beaux et des plus intéressants cinémas de notre époque.