El Bola
6.3
El Bola

Film de Achero Manas (2000)

« Mon enfance passa de grisailles en silences / De fausses révérences en manque de batailles... »

Bienvenue chez Ciné-Sophia ! Bienvenue dans le Madrid de l'an 2000, où Achero Mañas avec son premier long métrage, El Bola, a décidé de poser une question fondamentale que ni Platon ni Heidegger n'avaient osé formuler : combien de coups de ceinture faut-il recevoir avant de réaliser que le modèle patriarcal repose sur un contresens ontologique ?

Pablo, douze ans, surnommé El Bola, vit dans une famille où l’autorité paternelle a manifestement lu beaucoup de choses sur l’éducation, mais jamais les bonnes. Son père, Mariano, exerce une domination faite de silence, de peur, d’humiliation et de violence. À l’école, Pablo se tient à distance des autres. Puis arrive Alfredo, un nouveau camarade dont la famille fonctionne selon une méthode révolutionnaire : on y parle, on s’écoute et, visiblement, on ne frappe pas les enfants. Une idée subversive.

Le film oppose ainsi deux mondes familiaux : celui de Pablo, régi par la peur et l’obéissance, et celui d’Alfredo, où l’autorité semble compatible avec l’affection. Le contraste pourrait paraître un peu démonstratif — et il l’est parfois — mais Achero Mañas évite heureusement de transformer son film en brochure pédagogique sur la parentalité responsable. 

Et c’est là que la philosophie commence à s’en mêler.

Aristote aurait probablement apprécié Alfredo.

Dans L’Éthique à Nicomaque, le philosophe grec explique que l’homme ne devient pas vertueux par décret : il le devient par l’habitude, par les relations qu’il entretient avec les autres et par la pratique d’une certaine manière de vivre. On pourrait presque résumer cela par : dis-moi avec qui tu traînes, je te dirai quel genre d’homme tu peux devenir.

Or Alfredo offre précisément à Pablo une autre possibilité d’existence.

Il ne lui fait pas un cours de philosophie morale. Il ne lui dit pas : « Pablo, selon Aristote, la vie bonne suppose l’exercice des vertus dans une communauté d’amitié. » Heureusement. À douze ans, on risque de perdre ses amis avant même d’en avoir trouvé.

Il lui montre simplement une autre façon de vivre.

Chez Alfredo, les adultes parlent aux enfants. Le père écoute son fils. La mère est présente. On plaisante. On se dispute éventuellement, mais la relation ne repose pas sur la terreur. Pour Pablo, cette normalité est presque une expérience métaphysique : il découvre que le monde dans lequel il vit n’est pas le seul monde possible.

C’est probablement le bouleversement philosophique essentiel du film.

Avant Alfredo, Pablo ne pense pas vraiment qu’il existe une alternative. Après Alfredo, l’idée d’une autre vie devient imaginable.

Et toute révolution commence généralement par une idée assez simple : et si on faisait autrement ?

Si la maison de Pablo relève du totalitarisme panoptique décrit par Michel Foucault, la maison d'Alfredo relève plutôt du salon des Lumières version bohème espagnole. Le père d'Alfredo est tatoueur, porte des boucles d'oreilles et parle à ses enfants comme s'ils étaient des êtres humains dotés d'un cortex cérébral.

Sans prévenir, Jean-Paul Sartre entre en scène, avec son habituelle mauvaise nouvelle : nous sommes libres.

Enfin, Pablo est-il libre ?

La question est beaucoup plus compliquée.

Le garçon est prisonnier de sa famille, de son père, de la peur, du secret et de la honte. Son surnom lui-même — « El Bola », lié à la petite boule métallique qu’il garde sur lui — ressemble à une petite définition physique de son existence : quelque chose de lourd, enfermé, qui tourne en rond.

Mais Sartre nous aurait certainement rappelé que la liberté ne signifie pas forcément pouvoir faire ce que l’on veut. Elle peut commencer beaucoup plus modestement : prendre conscience que ce qui existe n’est pas nécessairement ce qui doit exister.

C’est exactement ce qui arrive à Pablo.

L’amitié avec Alfredo introduit dans son existence une fissure. Pas encore la liberté : la possibilité de la liberté.

Et c’est énorme.

Le philosophe français aurait sans doute voulu expliquer cela pendant trois heures dans un café de Saint-Germain-des-Prés. Achero Mañas préfère montrer deux gamins sur un terrain vague. Avantage au cinéma.

On pourrait également convoquer Thomas Hobbes, ce philosophe qui avait une conception particulièrement réjouissante de l’existence humaine : sans ordre, tout le monde finit par s’entre-dévorer.

Chez Pablo, le problème est précisément que celui qui devrait garantir la sécurité devient celui dont il faut avoir peur.

Le père est censé être la figure de l’autorité protectrice. Il devient une menace.

La famille, qui devrait constituer le premier espace de confiance, devient donc un espace de surveillance. Le père contrôle, interdit, humilie et frappe. L’enfant apprend alors une étrange leçon politique : l’autorité n’est pas nécessairement légitime simplement parce qu’elle est l’autorité.

Voilà qui aurait beaucoup contrarié Hobbes.

Car El Bola pose une question politique sous une forme intime : qu’est-ce qui fait qu’un pouvoir est légitime ?

Certainement pas le simple fait qu’il possède la force.

Le père de Pablo est plus fort que son fils. Mais cette supériorité physique ne lui donne aucune légitimité morale. La violence démontre seulement qu’il peut imposer sa volonté. Elle ne démontre jamais qu’il a raison.

Même Friedrich Nietzsche, qui n’était pourtant pas exactement le président du fan-club de la faiblesse, aurait probablement tiqué devant cette caricature de la puissance : frapper plus petit que soi n’est pas une preuve de force ; c’est une manière assez spectaculaire de révéler sa propre impuissance.

Le plus beau concept philosophique d’El Bola est peut-être finalement le plus simple : l’amitié.

Apparaît Emmanuel Levinas et son concept phare : l'Éthique du Visage. Pour Levinas, l'expérience morale fondamentale survient lorsqu'on rencontre le visage de l'Autre — une rencontre qui m'oblige, me responsabilise et m'interdit la violence.

Quand la famille d'Alfredo découvre les bleus de Pablo, ils ne voient pas un gamin indiscipliné à recadrer, mais l'appel éthique d'un être en souffrance. Là où le père de Pablo cherchait à mouler son fils dans un idéal mortifère, la famille d'Alfredo applique la théorie aristotélicienne de la Philia (l'amitié véritable) : celle qui ne cherche pas l'utilité ni le plaisir, mais le bien de l'autre.

C’est exactement la fonction d’Alfredo. Il ne sauve pas Pablo à sa place. Il lui donne quelque chose de beaucoup plus précieux : un espace dans lequel Pablo peut commencer à se sauver lui-même.

L’amitié devient ainsi une expérience politique miniature. Pour la première fois, Pablo n’est plus défini par le regard de son père. Quelqu’un le regarde autrement. Et cette expérience suffit à rendre son ancienne existence insupportable.

C’est une idée presque subversive : pour se libérer, il faut parfois d’abord découvrir que l’on peut être traité autrement. La liberté ne naît donc pas uniquement d’un acte héroïque. Elle peut commencer par une invitation à dîner.

El Bola n’est pas un film qui « applique » la philosophie au cinéma. C’est mieux que cela : il met en scène, sans avoir besoin de les nommer, des problèmes philosophiques fondamentaux.

Qu’est-ce qu’être libre ?

Une autorité est-elle légitime parce qu’elle est plus forte ?

Peut-on devenir soi-même sans le regard des autres ?

Qu’est-ce qu’une vie bonne ?

À partir de quel moment obéir cesse-t-il d’être une vertu ?

Et surtout : comment savoir qu’une autre vie est possible lorsqu’on n’en a jamais connu d’autre ?

Achero Mañas ne répond pas à toutes ces questions. Il fait quelque chose de plus cinématographique : il place un enfant entre deux mondes et nous laisse observer ce qui se passe lorsqu’il découvre que le monde dans lequel il vivait n’était pas la nature, mais seulement une construction humaine.

C’est peut-être cela, au fond, la philosophie : le moment où l’on commence à soupçonner que ce que tout le monde appelle « normal » mériterait quand même un petit interrogatoire.




Cine-Sophia
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le 30 juil. 2026

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