El Incidente
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El Incidente

Film de Isaac Ezban (2015)


Réalisé par Isaac Ezban en 2014, El Incidente est un film de science-fiction à petit budget dont l'ambition dépasse largement les moyens de sa production. Derrière une mise en scène relativement simple se cache une idée particulièrement forte : que se passe-t-il lorsque les espaces de transition cessent de conduire quelque part et deviennent des lieux d'existence permanents?


Le film débute dans un immeuble. Deux frères sont arrêtés par un policier et contraints de quitter leur appartement. Alors qu'ils tentent de s'échapper dans les escaliers de service, un phénomène étrange survient. Un bruit sourd, presque comparable à une explosion lointaine, semble ébranler le bâtiment. Peu après, les personnages découvrent qu'ils ne peuvent plus sortir de l'escalier. Lorsqu'ils descendent, ils reviennent toujours au même étage. Lorsqu'ils montent, ils reviennent également au point de départ. L'escalier est devenu une boucle infinie.


Une seconde histoire se développe en parallèle. Une famille recomposée voyage en voiture lorsqu'un problème d'inhalateur oblige la mère à faire demi-tour pour aider sa fille asthmatique. Très vite, les personnages réalisent qu'ils repassent sans cesse devant la même station-service. Comme l'escalier de la première intrigue, la route est devenue un espace fermé sur lui-même.


L'une des grandes réussites du film est de construire deux variations d'un même concept. L'escalier représente une boucle verticale ; la route représente une boucle horizontale. Dans les deux cas, les lieux continuent d'exister physiquement mais ont perdu leur fonction première. Un escalier sert normalement à changer d'étage. Une route sert normalement à rejoindre une destination. Ici, ces fonctions disparaissent. Les personnages continuent d'effectuer les mêmes gestes mais ceux-ci n'ont plus aucun résultat.


Cette idée rapproche le film de certaines réflexions contemporaines autour des espaces liminaux, mais avec une différence importante. Dans de nombreuses images liminales, le malaise provient de l'absence : absence de personnes, absence d'activité, absence de fonction. Dans *El Incidente*, les lieux ne sont pas abandonnés. L'escalier est habité. La route est parcourue. Le distributeur fonctionne. Les personnages mangent, dorment, vieillissent et développent des habitudes. Le malaise naît précisément du fait que ces espaces restent actifs alors qu'ils ont perdu leur finalité. L'escalier continue d'être un escalier mais ne permet plus d'aller quelque part. La route continue d'être une route mais ne permet plus d'arriver quelque part.


On pourrait presque parler ici d'une liminalité habitée.


Le distributeur automatique présent dans l'escalier constitue probablement l'idée la plus brillante du film. Contrairement à la plupart des récits de survie, la nourriture n'est jamais un problème. Les sandwichs, les boissons et les friandises réapparaissent constamment. Les personnages ne peuvent ni mourir de faim ni manquer de ressources. Le problème n'est donc plus la survie physique, mais la survie psychologique. Les personnages sont condamnés à continuer à vivre alors même que leur existence a perdu tout horizon.


Cette logique s'étend également aux objets personnels. Les objets consommés ou utilisés réapparaissent continuellement. Les personnages se retrouvent alors à accumuler des quantités considérables de bouteilles, d'emballages et d'accessoires. Ces accumulations sont particulièrement intéressantes visuellement. Elles évoquent presque certaines installations de Arman, où des objets du quotidien sont entassés jusqu'à perdre leur fonction première.


Dans la boucle de l'escalier, les objets deviennent une mesure du temps. Chaque bouteille vide, chaque emballage jeté, chaque objet conservé témoigne d'un jour supplémentaire passé dans cet univers fermé. Les personnages ne peuvent plus mesurer leur existence par les événements ou les rencontres ; seuls subsistent le passage du temps et les traces matérielles qu'il laisse derrière lui.


Cette accumulation possède également une dimension plus contemporaine. Les personnages consomment des objets qui reviennent sans cesse. Ils les utilisent, les jettent, puis les retrouvent à nouveau. Le film transforme ainsi la logique de la consommation moderne en un système parfaitement visible : produire, utiliser, jeter, recommencer. La boucle rend perceptible ce qui demeure généralement invisible dans la vie quotidienne.


Le contraste entre les personnages âgés et les personnages plus jeunes constitue un autre aspect remarquable du film. Après plusieurs décennies d'enfermement, les adultes sombrent progressivement dans le désespoir, l'alcoolisme ou la folie. À l'inverse, les plus jeunes s'adaptent. Ils organisent leur environnement, développent des routines et construisent une forme de stabilité au sein même du piège.


Cette opposition n'est probablement pas une question d'âge biologique. Elle semble plutôt illustrer deux façons de réagir face à l'absurde. Les adultes restent attachés au monde perdu et continuent d'espérer un retour à la normalité. Les jeunes finissent par accepter que la boucle constitue désormais leur réalité.


À ce titre, le film évoque inévitablement la réflexion développée par Le Mythe de Sisyphe. Une fois comprise l'impossibilité de sortir de la boucle, une question demeure : comment vivre malgré tout ? Les personnages les plus jeunes ne résolvent pas l'absurde. Ils apprennent simplement à vivre avec lui. Ils construisent des habitudes, organisent leur espace et donnent une forme à leur existence. Comme chez Camus, la question n'est plus celle de la victoire mais celle de l'adaptation.


L'un des éléments les plus surprenants du film apparaît dans sa dernière partie. Les survivants découvrent progressivement que les différentes boucles temporelles sont liées entre elles. Les personnages âgés que l'on observe dans une boucle sont les versions futures des jeunes protagonistes rencontrés dans une autre. Le jeune garçon de la route devient le policier de l'escalier. Le jeune frère de l'escalier devient quant à lui le groom d'un hôtel où une nouvelle boucle va commencer.


Cette révélation modifie profondément le sens du récit. Les personnages ne cherchent pas réellement à sortir du système. Ils sont en train de devenir une partie de ce système.


Une scène particulièrement troublante accompagne cette transition. Avant de quitter leur boucle respective, les personnages prennent soin de se couper les cheveux, de se raser et d'ajuster leur apparence. Ils semblent se préparer consciemment à leur futur rôle. Cette préparation ressemble moins à une évasion qu'à un rituel de transformation. Comme des acteurs avant d'entrer en scène, ils abandonnent leur ancienne identité pour en adopter une nouvelle.


Cette séquence rappelle à nouveau Camus. Une fois l'absurdité du monde comprise, il ne reste plus à lutter contre elle mais à trouver une manière d'y prendre place. Les personnages ne semblent plus chercher la sortie. Ils se préparent à la suite.


La question de la mémoire demeure volontairement ambiguë. Les personnages conservent-ils le souvenir de leur vie précédente ? Le film ne fournit jamais de réponse définitive. Toutefois, leur comportement suggère qu'ils gardent au moins une intuition de ce qu'ils ont vécu. Même si les souvenirs précis semblent s'effacer, quelque chose subsiste : des habitudes, des comportements, une compréhension instinctive des règles du système.


Le personnage du groom est particulièrement ambigu. Lorsqu'il participe à l'enfermement d'un nouveau couple dans une boucle temporelle, il semble agir avec une forme de connaissance du phénomène. Cela laisse penser qu'il n'est plus seulement une victime mais également un rouage du mécanisme.


C'est sans doute l'aspect le plus pessimiste du film. Les personnages ne retrouvent jamais véritablement leur liberté. Ils passent simplement d'un rôle à un autre. L'ancien prisonnier devient gardien. L'ancien survivant devient celui qui prépare la prochaine boucle.


Cette logique permet également de rapprocher El Incidente du jeu vidéo The Exit 8. Bien que postérieur au film, celui-ci repose sur une intuition spatiale similaire : un espace de circulation répété à l'infini, des niveaux presque identiques et une progression rendue incertaine par la répétition. La différence est toutefois essentielle. Dans The Exit 8, le couloir constitue un puzzle qu'il faut résoudre. Dans El Incidente, l'espace n'est pas une énigme mais une condition d'existence. Il ne s'agit pas de comprendre les règles pour gagner, mais d'apprendre à vivre dans un monde dont les règles ont perdu toute finalité.


Au fond, le véritable sujet du film n'est peut-être ni le temps ni l'espace, mais la fonction. Tous les dispositifs centraux du récit sont des lieux de passage : un escalier, une route, un ascenseur, une voiture, un hôtel. Ce sont des espaces conçus pour permettre une transition. Or chacun finit par devenir une destination permanente. Le trajet devient le lieu. L'attente devient l'existence.


Sous ses allures de petit film fantastique, El Incidente propose ainsi une réflexion étonnamment riche sur la répétition, l'adaptation humaine et la manière dont les systèmes se reproduisent eux-mêmes. Plus qu'un récit de science-fiction, le film apparaît comme une méditation sur ce qui se produit lorsqu'un être humain demeure coincé dans un endroit qui n'était pas censé être habité.


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le 19 juin 2026

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