Élémentaire
6.4
Élémentaire

Long-métrage d'animation de Peter Sohn (2023)

C'est peut-être bien le Pixar qui me faisait le moins envie depuis En avant (qui s'est avéré être une bonne surprise), le genre de production qui a l'air aussi colorée qu'on l'attend de ce studio mais dont le pitch paraît trop classique pour intriguer et dont certaines failles scénaristiques se montrent dès la bande annonce (on y reviendra). Un Roméo & Juliette exprimant le "vivre ensemble" par une métaphore un peu bateau des Éléments qui seraient incompatibles-mais-en-fait-non ? Mouais. L'idée d'un Pixar plus simple et léger après Buzz L'éclair peut avoir quelque chose de reposant, surtout après la tendance du studio à abuser des films sur un grand voyage avec un twist existentialiste sur la fin, mais ça n'excite pas trop la curiosité et le délire des éléments n'intrigue pas tant que ça, alors qu'en fait il y aurait un boulevard pour une créativité débridée. Regardons d'un peu plus près ce que ça donne.

Le réalisateur Peter Sohn a des parents issus de l'immigration et a donc annoncé son envie franche de parler de ce thème dans son film. C'est ce qui en fait l'ouverture : l'arrivée des parents de l'héroïne Flam en bateau, ainsi que des autres peuples qui ont chacun leur véhicule en fonction de leur élément, une touche sympathique qui infuse le film. On assistera à toutes leurs difficultés d'intégration et à la méfiance que leur inspirera les Aquatiques, les hôtes de ce territoire. Ce communautarisme est évidemment le fil rouge d'une relation impossible entre Flam la Flamboyante et Flack l'Aquatique, avec tous les attendus de la comédie romantique.

Pour aborder la forme : c'est très beau, l'environnement visuel est très créatif. Les Flamboyants sont manifestement inspirés de la culture orientale mais avec une réinvention personnelle du studio, les gags visuels sont nombreux et font une utilisation très imaginative et parfois poétique des propriétés des Éléments. J'aime par exemple l'image de ce train aquatique, très joli en soi et surtout lourd de sens puisqu'il éclabousse continuellement les Flamboyants qui craignent l'eau, et les incite donc à s'éloigner des transports en commun qui mènent vers le centre-ville pour rester entre eux. Ce n'est jamais souligné par une réplique, mais on constate ce gouffre qui sépare deux mondes qui ne sont pas fait pour se rencontrer. Par contre si vous espériez que l'on verrai beaucoup de membres de l'Air et de la Terre vous allez être déçus, ils sont peu nombreux et leur présence sert principalement à offrir des interlocuteurs qui ne seraient pas caractérisés par leur ethnie. L'essentiel du film reste concentré sur l'opposition feu/eau, à quelques incartades près. Vu le rapport étroit qu'entretient le film avec Zootopie c'est dommage que la diversité des peuples reste autant en arrière-plan.

Pour l'écriture, la réussite est plus variable. L'overdose de jeux de mots faciles sur les éléments est un peu gavante au début, et le déroulement de la romcom est assez sage. Quelques questions sont oubliées en cours de route, comme la gestion de la colère de Flam qui paraît au cœur du personnage avant que le film n'en fasse plus mention. Et d'autres soucis que je mentionnerai plus loin. Mais le duo fonctionne correctement et permet de suivre leur relation attachante, malgré un climax émotionnel un peu embarrassant autant par sa mise en place que certaines répliques. Le racisme global a surtout le mérite de se dévoiler par touches discrètes, en-dehors d'un flashback plus explicite. Par exemple le magasin du père de Flam contient quelques affiches "Si vous l'arrosez, vous payez !" qui ciblent clairement un type d'Élément sur les 4 possibles, tandis qu'une rencontre entre Flam et une famille d'Aquatiques donne lieu à nombres de petites répliques maladroites et banales qui présentent sans forcer un racisme ordinaire venant de personnes qui se pensent ouvertes.

Si on prend le film comme la sortie ciné rafraîchissante de l'été pour ne pas se prendre la tête, il se montre agréable sans être transcendant. L'émotion est moins forte que chez d'autres Pixar malgré l'enjeu explicite de certains personnages de se faire pleurer mutuellement, et on en ressort pas plus marqué que ça malgré de nombreux jolis moments et une direction artistique très soignée. C'est un visionnage qui fait relativement plaisir en soi.

Maintenant je vais parler plus en profondeur de l'échec du film : parler de racisme avec une métaphore. L'exercice est en soi assez casse-gueule car parler de ce sujet sans mettre de personnage visuellement racisé tend à diluer l'impact du propos. Il est empiré par un problème que l'on retrouve aussi dans X-Men quand ce dernier veut parler de l'oppression des gays : dans cet univers fantaisiste, le rejet de certains personnages est rationnel là où le rejet des minorités de la vraie vie ne l'est pas. Quand les parents de Flam cherchent un logement et qu'un Terrien leur claque la porte au nez en disant "Désolé, c'est inflammable", le réalisateur veut pointer du doigt l'ostracisation pour délit de sale gueule. Sauf que le spectateur se dit qu'il a raison le Terrien : évidemment que la maison en bois va cramer si on laisse des flammes vivantes habiter dedans ! Le refus du logeur est recevable dans ce cas, ce qui masque les raisons moins reluisantes du monde réel où personne ne projette naturellement de flamme. Même chose pour l'impossibilité pour les Flamboyants et les Aquatiques de cohabiter, chaque Élément est littéralement et intrinsèquement dangereux pour l'autre là où ce n'est pas le cas dans la vraie vie, même si le film apporte un semblant de nuance pour son couple. Du coup le film veut dénoncer les idées reçues qui attribuent une distinction naturelle entre les gens selon une "race", en créant des peuples qui ont des différences physiques naturelles et donc qui se conforment à une distinction, et favorisent une lecture raciste. C'est d'autant plus prononcé que la fille enflammée a une nette tendance à la colère incontrôlée tandis que toute la famille de l'Aquatique pleure quand on leur souffle dessus. Le feu qui brûle, l'eau qui coule, vous voyez l’assimilation ? Et non, le fait que ce soient les personnages non immigrés qui soient pleurnichards ne constitue pas une pique envers les blancs qui feraient leur ouin ouin sur les questions sociales, le contexte de leurs crises de larmes ne colle pas (je vous ai vu venir chenapans) c'est juste une manière de rappeler que Flamboyants et Aquatiques sont naturellement différents dans ce film qui prône l'arrêt des préjugés. D'ailleurs ceci est de la surinterprétation de ma part pour la blague, mais

quand on dit à l'héroïne qu'elle est très douée pour faire des sculptures avec du verre et qu'elle devrait s'orienter vers cette voie artistique, je me suis rappelé qu'on nous a dit que tous les bâtiments de la ville sont en verre (drôle d'idée). C'est sans doute mentionné pour indiquer qu'elle peut trouver un travail sans problème en centre-ville, mais je n'ai pu m'empêcher de penser qu'on félicitait une fille d'immigrés pour l'avenir qui l'attend dans le BTP. Tant qu'on est dans les spoilers, le fait que le climax soit dû à un déluge me fait penser à une critique des blancs (assimilés à l'eau) qui tuent accidentellement des communautés, par négligence autant que par dilution culturelle, comme Flack qui dilue leurs braises dans de l'eau pour mieux la boire (cannibale !). Mais le film ne revient pas là-dessus et fait passer ce désastre pour un accident de la vie en plus d'une métaphore de la relation vacillante entre Flam et Flack, donc soit c'est moi qui me fait des idées et c'est très possible, soit le film n'assume pas assez son message.

J'ai cru à un moment qu'il y avait un meilleur angle d'analyse que la séparation ethnique : un personnage mentionne que la ville n'a pas été pensée pour les Flamboyants, qui sont les seuls à être à la fois un danger et une victime potentielle pour les autres peuples. De fait l'eau (pas le peuple, juste le fluide) est omniprésent dans cet environnement et ça force les Flamboyants à vivre entre eux dans leur habitat qu'ils ont emménagé spécifiquement pour leurs besoins, tout en les privant des plaisirs du centre-ville dont l'aménagement leur est inadapté. Et ça, ça pourrait être une bonne manière de parler d'accessibilité des villes aux personnes handicapées. Ce sont des gens qui ont effectivement une constitution différente des autres et qui sont privés de nombreux services parfois vitaux parce que leur ville n'a pas fait l'effort de s'adapter en conséquence. Le film aurait pu se diriger vers cette brèche, même si l'emploi de la métaphore resterait toujours un problème pour restituer correctement son message. Mais à l'évidence c'est un accident, le film ne s'oriente pas sur l'idée de repenser ses infrastructures ou ses assistances mais seulement sur l'acceptation des autres.

Avant de conclure je vais revenir sur la VF : après toutes ces bandes annonces mettant en scène l'ancienne VF prévue avant le star-talent, le changement de voix fait mal pour le duo star. Vincent Lacoste est mou pour ce rôle qui pleure souvent, mais c'est surtout Adèle Exarchopoulos qui m'a posé un gros problème alors que j'aime beaucoup cette actrice. Déjà l'écart de ton avec la voix initiale de Flam dans les premières bande-annonce qui tournaient en boucle est abyssal, et ensuite l'actrice manque franchement de patate pour faire une voix de dessin animé, qui demande de surjouer un peu pour coller à la surexpressivité des images. En revanche je vois pourquoi ce choix a été fait : elle joue une fille d'immigrés et elle a un accent qui évoque l'idée qu'on se fait de la banlieue. C'est pas une mauvaise idée en soi, même si elle est loin des origines plutôt indiennes qu'évoquent les Flamboyants, ça peut ancrer un peu plus le personnage dans un contexte non-blanc là où le chara-design a préféré fuir la question. Sauf que ses parents n'ont aucun accent alors que ce sont eux qui devraient en avoir le plus, ça casse tout le principe et de toute façon Adèle Exarchopoulos n'est clairement pas le choix qu'il fallait pour ce rôle. Je ne sais pas comment c'est en VO, peut-être que là non plus les Flamboyants n'ont pas les voix qui rappelleraient leurs origines, mais c'est la version que je recommanderai pour ceux qui se posent la question, même si le jeu en français est bon pour le reste des comédien.nes.

Élémentaire est un Pixar mineur qui a des choses à dire sur la vie d'immigrés et qui trouve par moments de bonnes manières de la présenter, mais son choix de simplification lui fait louper le coche. Pour vous donner une idée le worldbuiling de Zootopie est meilleur, même s'il souffre du même soucis. Il faut fermer les yeux sur les points qui rendent sa métaphore bancale, ce qui est compliqué mais faisable parce que tout ne se réduit pas à ces quelques mauvais points de départ. En le considérant comme un simple divertissement, il offre une comédie romantique qui fait le job et se montre assez travaillée sur le plan visuel pour donner envie d'en voir plus. On passe un bon moment, mais on pouvait en espérer davantage. Si vous voulez creuser l'idée de parler d'immigration dans une œuvre jeunesse d'un auteur sino-américain, je vous recommande la BD Superman écrase le Klan de Gene Luen Yang et Gurihiru.

thetchaff
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le 13 nov. 2023

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