De « End of love (2008) à « Speechless (2012) » où le langage visuel de Simon CHUNG

C’est toujours une grande joie de découvrir un cinéaste indépendant asiatique.

Il s’agit de Simon CHUNG, réalisateur hongkongais, dont je viens d’apprécier les deux films centraux de sa production, Speechless (2012) et End of love (2009).

J’écris une critique unique pour ces deux longs métrages, puisque d’une part Speechless est malheureusement absent de la base Sens Critique et, d’autre part, en raison de points communs entre ces deux réalisations bien qu’ils soient traités différemment. 

Ainsi, l’analyse des analogies inspiratrices et des différences à l’intersection de ces deux récits permettra de souligner la vitalité filmique de ce diptyque.


1- « End of love » : Personnages et trame de l’histoire 


Personnage central du film, Ming (Lee Chi Kin),  est un jeune homme gay très séduisant qui vit à Hongkong. 

Son amoureux, Yan (Ben Yeung) a une dizaine d’années de plus que lui. 

La mère de Ming va découvrir brutalement l’homosexualité de son fils en le surprenant faisant l’amour avec Yan, lors de son retour à  l’appartement familial. 

Une violente dispute éclate alors entre la mère et le fils. Sous le choc, ne pouvant pas surmonter sa déception et sa douleur, elle se suicide en sautant dans le vide depuis l’immeuble.

Cette disparition maternelle tragique accélère la vie dissolue de Ming. Il a besoin d’argent.

Son copain Cyrus (Clifton Kwan) qui monnaie ses charmes, vit de fêtes et de drogues, l’incite à se prostituer auprès d’hommes qu’il va lui présenter.

Sous l’emprise de Cyrus, Ming consomme de plus en plus de stupéfiants, jusqu’au jour

où il fait une overdose et se retrouve hospitalisé. 

C’est ainsi que Yan découvre la double vie de Ming, qu’il désapprouve. Il décide alors de mettre fin à son histoire sentimentale avec lui.

Après son hospitalisation, Ming doit effectuer un long séjour dans un centre de désintoxication, géré par des chrétiens. Il est situé loin de la ville, en pleine nature chinoise. 

Il va partager une chambre avec son tuteur, le bel Keung (Guthrie Yip), ancien héroïnomane. 

Keung est bienveillant avec lui et une amitié fraternelle se développe entre eux. 

Lorsque la thérapie de groupe est achevée pour les deux amis, Keung accueille Ming dans l’appartement où il vit à Hongkong avec son amoureuse, Jackie (Lawrence Wong)…



2- « End of love » : Intention et caractéristiques de la réalisation


La drogue est le fil conducteur de cette production, Simon Chung ayant constaté, depuis le début des années 2000, la forte hausse de sa consommation chez les jeunes gays de Hongkong. Ce thème c’est donc imposé à lui pour le coeur du scénario afin de poser  son regard artistique sur cette réalité. 


Pour réaliser cinématographiquement cette histoire, il choisit de la déconstruire afin de la présenter par des flash-backs récurrents, qui sont autant de pièces d’un puzzle narratif qui demandera une attention au spectateur pour s’approprier progressivement le récit, bien qu’il y soit particulièrement aidé par le langage visuel époustouflant d’acuité du cinéaste.


Les expériences sombres des protagonistes ne masquent pas les sentiments profonds de leur humanité, même s’ils ne parviennent pas à les incarner durablement, leur passé venant toujours les rattraper pour les faire chuter de nouveau. 

Dans cette oeuvre, le cinéaste explore les thèmes de l’amitié, de la fidélité, de l’amour, du sexe, de la prostitution masculine, de la fraternité, de la religiosité, de la moralité, de la déloyauté, de la séparation, de la dépression, du suicide, de la finitude…

Il parvient à réaliser les images qui, par leur architecture et leur enchaînement, vont exprimer cette thématique et nous toucher émotionnellement.

Ces variations filmiques sont de toute beauté, accompagnées par des cadrages épatants, notamment sur les visages qui apparaissent dans leur nudité de vérité. 


Le film s’achève sur une tonalité brutale et grave lorsque Ming est confronté au mur du réel  où s’accumule la transcription et la fusion de ses traumatismes : 

  • un amour filial disparu par le suicide de sa mère,
  • la destruction de son sentiment amoureux pour Yan, 
  • l’amitié avec Keung pulvérisée par la trahison de Jackie qui va raviver les pulsions auto-destructives de Keung, 
  • la dislocation du cercle des copains.

Il est alors acculé à ressentir une solitude incommensurable qui le plonge dans les méandres insondables du sentiment de l’inexorable «  fin de l’amour » …



A propos de l’acteur Lee Chi Kin

Lee Chi Kin qui tient le rôle de Ming, est au faîte de sa beauté. Simon Chung sait en traduire toute son essence.

Lee Chi Kin nous gratifie d’une interprétation en grande intensité, d’autant que son rôle nécessite de requérir aux multiples registres et facettes du jeu d’acteur.


Lee Chi Kin avait été, l’année précédente, dans le film « Lust, Caution » d’Ang Lee, la doublure de Tony Leung Chiu-wai pour les scènes de nudité.


Lee Chi Kin est décédé le 11 août 2025.



3- « Speechless» : Personnages, trame de l’histoire et thématique


Le scénario du long métrage « Sans voix » a été co-écrit par Simon Chung et Lu Yulai (qui est aussi acteur), notamment pour les films :

  • « Soundless Wind chime » en 2010
  • et « Trap street » en 2013.

Il est structuré en deux parties, dont la réalisation de la première prend une forme taiseuse, d’une beauté calme et sensible, alors que la deuxième est plus riche en rebondissements, faisant écho à l’adage selon lequel « ce qui est caché finit toujours par être dévoilé ».


Le début du film nous plonge en pleine nature, celle du sud de la Chine. 

Un jeune homme occidental (Pierre-Mathieu Vital, un ami du réalisateur) est retrouvé par la police, au bord d’une rivière, évanoui, nu et sans pièce d’identité. Il ne répond pas aux questions des policiers qui pensent d'abord qu’il est sourd. Mais son interrogatoire au poste de police, pendant lequel il est resté de nouveau sans voix mais qui montrera qu’il entend, a induit l’hypothèse d’un traumatisme psychologique. 

Il est alors transféré à l’hôpital, où il est symboliquement « l’étranger occidental », puisqu’à ce stade du récit on ne connait pas encore son prénom.

C’est Jiang, un jeune aide-soignant, qui est désigné pour s’occuper de ce nouvel entrant. 

Un lien affectueux et troublant se développe rapidement entre eux. 


La deuxième partie se déploie lorsque le médecin décide de transférer « l’étranger occidental » dans un établissement psychiatrique, ce qui lui semble plus approprié. 

Jiang, au cours de son observation, s’est forgé la conviction que son patient n’est pas fou. Il décide donc, afin de lui épargner l’épreuve de l’asile d’aliéné (mais peut-être aussi avec le souci, encore inconscient, de lever le voile sur la vérité de sa vie avant sa perte de mémoire), de l’exfiltrer. 

Ils s’évadent donc avec le scooter de Jiang, afin de se réfugier dans la maison de campagne appartenant à son oncle. 

Cette fuite va induire une succession d’évènements qui vont conduire Jiang sur le chemin allégorique de la découverte, d’une part du prénom de « l’étranger français », Luc, et d’autre part, des secrets de son amnésie. Le film bascule alors dans le dramatique.

Jiang va rencontrer Yun (Yung Yung Yu), la petite amie de Han Dong (Gao Qilun), qui ont été les camarades de Luc à l’université chinoise…


Simon Chung et Lu Yulai explorent les thèmes de l’identité, de la liberté d’aimer un étranger, de la famille, de la mémoire, de la sensualité des sentiments, de la fraternité, de la fidélité, de l’amour, de la vengeance, du suicide mais aussi de l’espérance.



4- Caractéristiques croisées de ce diptyque cinématographique


Géométrie des personnages et dramaturgie

Les deux films sont structurés avec des personnages centraux en triangulation jusqu’au moment où un évènement vient destructurer cette géométrie. Cela a pour conséquence de provoquer le basculement de la narration vers la tragédie puis le dénouement.


Le triangle affectif d’« End of love » est formé par Ming, sa mère, et Yan son amoureux.

Cette triangulation sombre dans le drame lors de la révélation de l’homosexualité de son fils.

Le triangle amoureux d’« End of love » est formé par Ming, son frère « d’armes » Keung, et Jackie la petite amie de Keung. 

Cette triangulation permet de montrer la joie et la légèreté du retour à la vie urbaine de HongKong, jusqu’à la triste trahison de Jackie qui provoque la dislocation des liens triangulaires et l’avènement d’un nouveau drame.


La première partie de « Speechless» permet l’étude du duetto sentimental entre Luc, le français et Jiang, le chinois. 

L’apparition, dans la deuxième partie du beau Han Dong et de son amoureuse Yun  forme  une triangulation amoureuse avec Luc. C’est la vengeance de Yun, qui en faisant éclater les liens triangulaires provoque le basculement vers la tragédie.


Narration par l’utilisation des flashbacks

Les flashbacks sont très prégnants pour « End of love » le transfigurant en une sorte de thriller des sentiments avec l’acuité du sens donné aux lieux traversés.

Ils sont  moins nombreux dans « Speechless» et n’apparaissent que pour évoquer des fragments amoureux entre Han Dong et Luc.


 Présence de la religiosité

Le centre de désintoxication est chrétien pour « End of love »

Yun joue du piano lors des messes à l’église tandis que Han Dong chante dans le choeur pour « Speechless»


Réalisation et influence

Elle se démarque du cinéma LGBT lorsqu’il se contente des stéréotypes de la romance gay et s’enferme dans un genre simplement consumériste.


L’image « chunguienne » est le reflet de la  justesse de ton dans l’expression émotionnelle, qu’elle montre le milieu naturel ou les rapports humains. Ceci est si puissant qu’elle peut incarner la narration même,  comme si elle était la lumière de l’écriture et de la poétique. 


L’image « chunguienne » c’est aussi la force de la grâce pour montrer l’intime. Le plus bel exemple est la scène du premier baiser entre Luc et Han Dong. Elle exprime ce moment fusionnel  entre les deux garçons d’une manière si délicate, intense, qu’il s’en dégage une beauté éclatante associée à la grâce de l’intemporalité.


Simon Chung me semble influencé par l’art cinématographique de Stanley Kwan, le grain de l’image, son esthétisme, les cadrages, l'ensemble de ces aspects en représente une évocation. 


L’apparition du visage de Yun au piano de l’église ressemble à celui de Billie (c’est la même coiffure), l’une des trois amies dans le film de Stanley Kwan « Amours déchus (1986) »


Pour « End of love », il filme le visage de Ming et son reflet dans le miroir d’une armoire de la même manière que pour le personnage de l’étudiant  dans « Lan Yu (2001)» de Stanley Kwan.


Divergence des fins

Autant le final de « End of love » nous laisse dévasté, celui de « Speechless» permet d’entrevoir un faisceau de lumière sur la possibilité d’une ouverture de l’amour « opening of love » telle une rédemption.


Je terminerais mes divagations enthousiastes sur le diptyque « chunguien » simplement en transcrivant la pensée formulée par Han Dong à Luc : « Tu as enrichi ma vie de tant de façons » ce qui traduit merveilleusement la musicalité émotionnelle du langage visuel du cinéaste.










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le 23 nov. 2025

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