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Après le très surprenant "Prisoners" Denis Villeneuve s'est fait une place chez les réalisateurs à suivre de près, "Enemy" devait être la confirmation, un nouveau thriller certes mais avec une complexité scénaristique bien supérieure et ambitieuse. Au premier visionnage j'ai sans doute sous-estimé ce film, j'en ai saisi les lignes mais le fond laissait trop de mystères à explorer, l'évidence a laissé place au doute et à l'incertitude, reflété par ce final au combien what-the-fuckesque. Un second visionnage semblait donc obligatoire pour percer l'intrigue sous-jacente de ce long métrage qui ne manquera pas de questionner ses spectateurs, "Enemy" marque déjà un point pour cela, j'ai vraiment eu envie de me replonger directement dedans.

L'action se déroule dans un Toronto sépia et étouffant, Adam (Jake Gyllenhaal) prof d'histoire mène une vie monotone avec sa petite amie Mary (Mélanie Laurent), suite au conseil d'un ami il se renseigne sur un film et découvre avec stupeur qu'un acteur est son sosie parfait, il va alors essayer d'entrer en contact avec lui pour résoudre cette mystérieuse coïncidence.

Attention Spoilers ! (Interprétation personnelle)

Forcément au second visionnage on remarque des éléments dès l'introduction qui nous ont quelque peu échappés, bien sûr on se rappelle de cette clé, élément principal du film puisqu'elle est associée à cette notion d'adultère, elle ouvre ici un nightclub glauque, deux femmes se déshabillent, on ne distinguent pas leurs visages mais on est en droit de penser que ce sont bien les représentations fantasmagoriques de Helen (Sarah Gadon) et Mary (Mélanie Laurent), un plateau est amené au milieu de la scène contenant une araignée, deuxième élément principal du film, une des deux femmes s'apprête à l'écraser avec son talon aiguille, Adam/Anthony (Jake Gyllenhaal) semble extrêmement soucieux, se tenant la tête comme si elle contrôlait son esprit et qu'il courait à sa propre fatalité (déviance mentale).
S'en suit une ellipse où Adam explique à ses élèves cette idée de contrôle de par la dictature (métaphore de la conscience), un schéma cyclique qui se répète au travers de l'histoire, d'un dédoublement tragicomique, on retrouvera ce principe avec la dualité des personnages de Adam et Anthony. Ce dernier qu'il découvre dans un film est donc son double, son doppelganger, qui représente son côté sombre et malsain, Adam est montré comme quelqu'un de posé, de simple, avec un emploi stable, bien qu'il vive dans une certaine morosité, Anthony lui est plus agressif, sa femme se méfie de lui, son emploi est instable (acteur de troisième zone).
Denis Villeneuve nous expose ce problème de conscience mentale déviante de manière maligne, il maîtrise avec brio sa mise en scène malgré un rythme parfois un peu lourd, il semble très clairement influencé par David Fincher tellement les similitudes avec le réalisateur américain sont évidentes, que ça soit en terme de réalisation ou d'esthétisme, l'ambiance, elle, n'est pas sans rappeler un David Cronenberg (canadien lui aussi).
La ville de Toronto est montrée comme un champ d'immeubles littéralement asphyxié par des vapeurs jaunâtres, métaphore de son esprit embrumé et de son subconscient onirique, on retrouvera plus tard ce symbolisme de l'arachnide tissant sa toile au travers des buildings, donc de son esprit.
Le dédoublement devient de plus en plus aliénant au fil du film comme cette idée d'adultère, que ça soit la réaction de Helen ou ces deux séquences successives très intéressantes où sur l'une on voit une femme à tête d'araignée traverser un long couloir rappelant celui du night club dans un rêve, et sur la suivante une femme sexy de dos traverse un couloir d'hôtel où Adam est venu retrouver Anthony, ce qui est amusant c'est de remarquer que la femme ne passe pas à côté de lui, comme un fantôme, c'est en fait la représentation de Mary, sa maîtresse, d'ailleurs ce sentiment le fait fuir face à Anthony, lui laissant la clé trouvée dans l'enveloppe à son nom, symbole de l'adultère, Adam tente d'oublier ce chapitre. Mais malheureusement pour lui cela ne va faire que s'accroître, le dédoublement va intervenir lorsque la mère d'Adam ne le reconnais plus et lui demande d'arrêter de vouloir être "acteur de troisième zone", l'araignée tisse sa toile ...
Il est en proie à la schizophrénie, hurlant devant son miroir, il en veut à Anthony l'infidèle, et veux en finir avec lui et il "l'envoie" se tuer en voiture avec Mary sa maîtresse pour ainsi effacer les traces de son esprit, on remarque même Adam qui semble contrôler la situation à distance, la toile se referme (éclat de vitre) tout semble réparé et il peut désormais couler des jours heureux avec Helen (de plus l'arachnide a disparue de son esprit (plan large de la ville)) ... Mais malheureusement pour lui il retrouve la fameuse enveloppe avec la clé dans sa veste, l'élément avant coureur étant ce rideau de douche évoquant une toile se tissant autour de Helen, la fatalité de Adam est inéluctable, ses désirs le rattrapent. Puis vient ce final mémorable où Helen disparaît pour laisser place à une énorme tarentule dans leur chambre, Adam est surpris puis soupire face à son impuissance mentale, son subconscient reprend le contrôle, le chaos est total !

Avec "Enemy" Denis Villeneuve signe un excellent film, complexe et intelligent, avec une ambiance envoûtante sublimée par une bande son atmosphérique glauque et percutante. Gyllenhaal est parfait, un rôle qui mériterait de lui donner un statut supérieur dans le cinéma hollywoodien, Gadon et Laurent signent une prestation tout en charme et en émotion, puis l'expérimentée Rossellini vient donner la touche finale en mère austère. Une vraie surprise et certainement une des plus grandes réussites de 2014.
*A signaler que c'est l'adaptation d'une nouvelle de José Saramago "The Double".*
Enemy
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